Le monde est injuste, et alors ? Un rapport vient d'en dessiner la sortie
Les chiffres de l’injustice, nous les connaissons par cœur. Les 0,001 % les plus riches de la planète, environ 56 000 personnes, détiennent trois fois plus de patrimoine que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Ce qui est neuf, présenté début juin 2026 à Paris, c’est un rapport qui cesse de décrire l’injustice pour oser chiffrer à quoi ressemblerait un monde juste.
Décrire l'injustice ne suffit plus
On ne manque pas de données sur les inégalités. D’après le World Inequality Lab, relayé par Le Monde en décembre 2025, les 0,001 % les plus fortunés, soit environ 56 000 personnes, possèdent trois fois plus que les 2,8 milliards d’adultes les plus pauvres ; il faut 254 millions d’euros de patrimoine pour entrer dans ce club. Oxfam, de son côté, a calculé qu’en 2024 la fortune des milliardaires avait grossi de 2 000 milliards de dollars, au rythme de près de quatre nouveaux milliardaires par semaine, pendant qu’environ 700 millions de personnes vivent toujours sous le seuil d’extrême pauvreté. Le constat est écrasant, et répété chaque année. À force de décrire l’injustice, on finit par s’y habituer.
Un rapport qui ose chiffrer la justice
C’est ce que vient bousculer le Global Justice Report. Présenté les 3 et 4 juin 2026 à la World Inequality Conference de la Paris School of Economics, fruit du travail de plus de quarante-cinq économistes réunis autour du World Inequality Lab, il va plus loin que le diagnostic : il fixe une trajectoire chiffrée pour 2100. Faire converger le revenu moyen vers l’équivalent de 5 000 euros par mois et par habitant dans chaque pays. Porter la part de patrimoine des 50 % les plus pauvres de 2 % à 30 %. Ramener celle des 0,001 % les plus riches de 6 % à 0,05 %. Contenir les écarts de revenus dans une échelle de 1 à 5. Mettre des nombres sur la justice, c’est la rendre discutable, donc politique.
Justice sociale et climat, une seule équation
Le rapport refuse de séparer la question sociale de la question écologique. Il propose de limiter le réchauffement à 1,8 °C d’ici 2100, là où les tendances actuelles mènent au-delà de 4 °C, et de réduire le temps de travail mondial de 2 100 à 1 000 heures par an, en rééquilibrant l’économie vers les services utiles : éducation, santé, culture. Cette articulation s’appuie sur un constat documenté par le Climate Inequality Report 2025 : raisonné en propriété des actifs, le 1 % le plus riche concentre jusqu’à 41 % des émissions mondiales. Taxer le patrimoine et décarboner deviennent, dans cette lecture, le même geste.
Pourquoi ces chiffres dérangent, et c'est le but
Mille heures de travail par an, des revenus contenus dans un rapport de un à cinq : on criera à l’utopie. C’est précisément l’intérêt de la démarche. Tant que l’on se borne à déplorer les inégalités, le débat tourne en rond. Dès qu’une destination est chiffrée, le chemin devient négociable, et chacun doit se situer sur la trajectoire plutôt que sur le seul constat. Un objectif daté impose une autre question : si ce n’est pas cela, alors quoi, et à quelle échéance ? Nommer la cible est déjà un acte politique.
Le monde est injuste, et après ?
J’ai intitulé un livre Le monde est injuste, et alors ?, parce que la lucidité sur l’injustice est le commencement de l’action. Ce rapport prolonge cette idée à l’échelle de la planète. Il ne promet pas un monde juste pour demain matin ; il offre une boussole, des coordonnées pour la sortie. Pour les dirigeantes, les entreprises, les citoyens, la question se déplace : que faisons-nous d’une telle carte ? On a passé des décennies à mesurer l’écart. Nous avons enfin de quoi débattre de la direction.
« Décrire l'injustice, nous savons le faire depuis longtemps. Ce rapport fait plus rare : il ose dire à quoi ressemblerait un monde juste, et nous met face à un choix. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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