« Le Mage du Kremlin » : da Empoli et le pouvoir comme théâtre
Et si le vrai pouvoir était dans les coulisses ? Avec Le Mage du Kremlin (Gallimard, 2022, Grand Prix du roman de l’Académie française), Giuliano da Empoli donne la parole à Vadim Baranov, conseiller de l’ombre inspiré de Vladislav Sourkov. Un roman sur la fabrique du pouvoir, le récit comme arme et le vertige de la manipulation.
Le roman d'une éminence grise
Le narrateur, Vadim Baranov, est un ancien homme de télévision devenu metteur en scène du pouvoir russe. Largement inspiré de Vladislav Sourkov, le stratège qui a façonné l’image de Poutine, il raconte de l’intérieur comment on construit un homme fort. Da Empoli choisit la fiction pour dire une vérité que l’essai atteint mal : le pouvoir contemporain est d’abord une affaire de mise en scène. Le livre se lit comme une confession lucide, glaçante, d’un homme qui a tenu les fils sans jamais apparaître sur la scène.
Le pouvoir comme théâtre
Baranov fabrique ce que les politologues appellent la « démocratie dirigée » : des élections, des partis, une opposition, mais tout est scénarisé. Le décor remplace le débat. Ce qui compte n’est pas ce qui est vrai, mais ce qui est cru. Da Empoli montre une politique devenue spectacle permanent, où l’on produit des émotions plutôt que des décisions. Cette confusion entre gouverner et mettre en scène n’est pas un trait exotique de la Russie : c’est une tentation de toutes les démocraties de l’ère médiatique.
Le récit comme arme
Celui qui contrôle l’histoire racontée contrôle les esprits. Baranov ne réprime pas seulement, il raconte : il sature l’espace de récits contradictoires, jusqu’à ce que plus personne ne sache démêler le vrai. C’est la guerre informationnelle dans sa forme la plus aboutie. À l’heure des réseaux et des contenus générés en masse, ce pouvoir du récit prend une dimension nouvelle : la technologie démultiplie la capacité à fabriquer du doute. Le roman éclaire ainsi, par avance, beaucoup de notre présent numérique.
La fascination et son piège
La force du livre est de ne pas juger. Da Empoli laisse parler le manipulateur, intelligent, cultivé, presque séduisant. Le lecteur se surprend à comprendre, parfois à admirer. C’est le piège volontaire de l’auteur : nous faire sentir, de l’intérieur, comment la lucidité cynique peut devenir confortable. Cette ambiguïté est précieuse, car elle nous met en garde contre nous-mêmes. On ne résiste bien à une manipulation qu’après avoir reconnu à quel point elle peut être attirante.
Ce que ce roman nous apprend
Le Mage du Kremlin n’est pas un livre sur la Russie, c’est un livre sur le pouvoir. Il prépare le terrain de L’heure des prédateurs : mêmes coulisses, même désinvolture face aux règles, même primat du récit. La fabrique du consentement n’est pas une spécialité étrangère. C’est aussi ce que j’explore dans Le monde est injuste, et alors ? : les systèmes qui nous gouvernent tiennent autant par les récits que par la force, et c’est en les nommant qu’on commence à s’en libérer.
« Le pouvoir n'a plus besoin de vous convaincre : il lui suffit de fabriquer le décor dans lequel vous croyez choisir. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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