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« L'heure des prédateurs » : Giuliano da Empoli et le pouvoir à l'ère de la prédation

Silhouette de loup sur une colline surplombant une ville et une carte du monde en circuits rouges, pouvoir et technologie

Qui gouverne quand les règles ne tiennent plus ? Dans L’heure des prédateurs (Gallimard, 2025), Giuliano da Empoli décrit une bascule : l’époque où des prédateurs, magnats de la tech et autocrates décomplexés, imposent leur tempo à un monde qui a renoncé à la retenue. Un essai sur le pouvoir, la technologie et l’IA, qui éclaire crûment notre présent.

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Analyse littéraire·6 min de lecture

Une époque, pas un accident

Giuliano da Empoli n’en est pas à son premier diagnostic du pouvoir. Après Les Ingénieurs du chaos, sur les stratèges du populisme, et le roman Le Mage du Kremlin, il poursuit ici son enquête sous forme d’essai. Sa thèse : nous ne traversons pas une crise passagère, mais un changement d’époque. La figure centrale de ce nouveau monde, c’est le prédateur. Da Empoli écrit en observateur lucide, ni moralisateur ni fasciné, ce qui rend son propos d’autant plus glaçant : il ne décrit pas un cauchemar lointain, mais la mécanique déjà à l’œuvre.

Le prédateur, un type, pas un monstre

Qui sont ces prédateurs ? Des magnats de la technologie et des hommes forts de la politique, que tout semble opposer mais qu’un trait réunit : l’absence de retenue. Là où les anciens dirigeants composaient avec des limites, des institutions, des contre-pouvoirs, le prédateur fait de la transgression une méthode. La vitesse, la disruption, le mépris ostensible des règles deviennent des atouts. Da Empoli ne les peint pas en monstres irrationnels : ce sont des acteurs froids, qui ont compris avant les autres que le terrain de jeu avait changé de nature.

La technologie comme arme

Le cœur du livre tient dans le lien entre pouvoir et technologie. L’intelligence artificielle, les plateformes, la donnée ne sont jamais des outils neutres : ce sont des instruments de puissance, qui démultiplient la capacité d’agir de ceux qui les maîtrisent. C’est exactement ce que je creuse quand j’écris sur l’IA qui décide à notre place ou sur les biais algorithmiques. Da Empoli montre l’échelle supérieure : quand ces outils servent une volonté de domination sans frein, l’asymétrie devient vertigineuse.

La fin de la retenue

L’ordre né après 1945 reposait sur une idée simple : même les puissants acceptent des limites. Traités, normes, réciprocité. Ce que décrit da Empoli, c’est l’érosion de ce pacte. Le prédateur ne triche pas avec les règles, il a compris qu’elles ne protègent plus, et il agit en conséquence. D’où une brutalisation générale du jeu, en géopolitique comme en économie. Ce qui paraît du cynisme est en réalité une lecture : celle d’un monde où la force redevient le langage premier, et la modération une faiblesse.

Que faire de cette lucidité

Le livre n’offre pas de recette, et c’est honnête. Mais nommer la mécanique est déjà un acte. Face aux prédateurs, deux pièges : la fascination, qui admire la force, et le fatalisme, qui baisse les bras. La vraie question est politique : qui maîtrise ces technologies, au service de quoi, sous quel contrôle, avec quelles contre-forces. C’est le fil de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : regarder l’injustice en face, non pour s’y résigner, mais parce que la lucidité est la première condition de l’action.

Je dois l’avouer : il m’est arrivé de relire ce livre à travers mes propres relations personnelles, et cela m’a fait froid dans le dos. Parce que connaître ces mécaniques ne protège de rien. J’étudie le pouvoir, j’écris dessus, je me croyais avertie, éveillée ; et pourtant je me suis surprise, parfois, dans une forme de naïveté qui me déçoit moi-même. C’est peut-être la leçon la plus dure de da Empoli : la lucidité n’est pas une armure. Elle ne dispense pas de la vigilance, elle l’exige : envers ceux que l’on côtoie, parfois envers ceux que l’on aime, et toujours envers soi.

« Le prédateur ne triche pas avec les règles : il a compris qu'elles ne nous protègent plus. Notre tâche est de les réinventer. »

Tania Gombert

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« L’heure des prédateurs » : Giuliano da Empoli et le pouvoir à l’ère de la prédation