« Les Ingénieurs du chaos » : da Empoli et la fabrique du populisme
Et si le populisme n’était pas un accident, mais une ingénierie ? Dans Les Ingénieurs du chaos (Gallimard/JC Lattès, 2019), Giuliano da Empoli enquête sur les stratèges de l’ombre qui ont porté les mouvements populistes au pouvoir. Un essai précurseur qui décode la machine à fabriquer la colère, avant L’heure des prédateurs.
Avant les prédateurs, les ingénieurs
Bien avant de raconter les fauves du pouvoir, da Empoli s’est intéressé à leurs mécaniciens. Ce livre dresse le portrait des conseillers, des data-scientists et des communicants qui ont fait gagner les populismes, de l’Italie aux États-Unis. Ce ne sont pas des idéologues, mais des techniciens : ils ne croient pas forcément à ce qu’ils vendent, ils savent comment le vendre. L’essai pose une thèse forte : derrière le désordre apparent, il y a une méthode, froide, reproductible, et redoutablement efficace.
La colère comme carburant
Le ressort central n’est pas le programme, c’est l’émotion. Ces stratèges ont compris que, sur les réseaux, l’indignation circule mieux que l’argument. Ils n’essaient pas de convaincre, ils amplifient ce qui divise déjà. La peur, la rancœur, le sentiment d’abandon deviennent des ressources à exploiter. Da Empoli montre une politique qui renonce à apaiser pour mieux mobiliser, où l’on gagne en attisant plutôt qu’en rassemblant. C’est un renversement profond du métier politique, et nous en vivons encore les effets.
La data au service de la peur
Le carburant émotionnel a besoin d’un moteur : la donnée. Micro-ciblage, tests permanents des messages, segmentation fine des angoisses de chacun : le citoyen devient un profil que l’on cherche à déclencher. C’est exactement le terrain des dérives algorithmiques que je documente : des outils présentés comme neutres servent en réalité des stratégies de pouvoir. La technologie ne crée pas le populisme, mais elle lui donne une puissance de feu inédite, à l’échelle de millions de personnes.
Le chaos comme stratégie
Le titre n’est pas une image. Pour ces ingénieurs, le désordre n’est pas un effet secondaire, c’est un objectif. Brouiller, saturer, fatiguer le débat public sert ceux qui prospèrent dans la confusion. Quand plus personne ne sait démêler le vrai, la défiance s’installe, et la défiance profite aux pourvoyeurs de boucs émissaires. Da Empoli décrit une politique qui ne cherche plus à bien gouverner, mais d’abord à gagner, quitte à abîmer durablement les institutions qu’elle prétend servir.
Pourquoi le lire aujourd'hui
Écrit en 2019, ce livre a anticipé notre présent. Il forme un diptyque avec L’heure des prédateurs : les ingénieurs d’hier ont préparé le terrain des fauves d’aujourd’hui. Comprendre la mécanique, c’est se redonner une prise. C’est aussi le sens de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : nommer les rouages d’un système n’est pas s’y résigner, c’est la première condition pour ne pas en être le jouet.
« Le populisme n'est pas un accident de l'Histoire : c'est une ingénierie, qui transforme nos colères en bulletins de vote. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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