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« Épouses et concubines » de Su Tong : la rivalité que le système fabrique

Cour chinoise la nuit, lanternes rouges, puits sombre au centre, silhouette de femme de dos, rivalite forcee

Je l’ai lu au collège, et je ne l’ai jamais oublié. Épouses et concubines de Su Tong raconte Songlian, jeune femme cultivée devenue la quatrième épouse d’un maître. Un huis clos glaçant sur la façon dont un système dresse les femmes les unes contre les autres, jusqu’à la folie.

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Figures féministes·6 min de lecture

Un roman lu trop jeune, jamais oublié

Certains livres marquent à vie parce qu’on les lit au mauvais moment, c’est-à-dire au bon. Épouses et concubines est de ceux-là. Songlian, étudiante contrainte par la ruine familiale, devient la quatrième épouse d’un riche maître. Elle entre dans une grande maison où règnent des codes féroces. Su Tong installe d’emblée une atmosphère oppressante, faite de silences, de rituels et de surveillance. On comprend vite que l’enjeu n’est pas l’amour, mais la survie dans une hiérarchie impitoyable.

La rivalité forcée par le système

Le génie cruel du roman est là : les épouses et concubines ne se haïssent pas par nature, elles y sont contraintes. Toute l’organisation de la maison repose sur la concurrence pour les faveurs du maître, symbolisées par les lanternes rouges allumées devant la chambre de l’élue du soir. Le système distribue les miettes de pouvoir de façon à ce que les femmes s’épuisent à se les disputer. Leur énergie se retourne contre elles-mêmes, jamais contre celui qui tient les règles.

Le piège : se battre entre dominées

C’est la mécanique la plus efficace de toute domination : convaincre les dominées que leur ennemie est l’autre dominée. Tant que les femmes se surveillent, se jalousent et se trahissent, le maître n’a même pas besoin d’exercer sa force. Su Tong montre comment l’oppression se délègue, comment les victimes deviennent les gardiennes de leur propre prison. Cette lucidité dépasse de loin la Chine d’un autre siècle : la rivalité fabriquée entre femmes reste une arme très contemporaine.

La folie comme seule issue

À force de manœuvres, de drames et d’un meurtre maquillé, Songlian assiste à l’horreur d’un puits où l’on fait disparaître celles qui transgressent. Le réel devient insoutenable, et elle sombre dans la folie. Mais cette folie n’est pas qu’une défaite : elle est aussi le dernier refuge d’une conscience qui refuse le sort qu’on lui réserve. Ne pas se jeter dans le puits, malgré tout, c’est encore une façon de ne pas se rendre. La lucidité, ici, a le visage du basculement.

Ce que ce livre m'a appris

Épouses et concubines est un livre féministe sans jamais prononcer le mot. Il dit, par la fiction, ce que Françoise Héritier théorisait : la hiérarchie entre les sexes s’incruste jusque dans les rapports entre femmes. C’est une vérité que je porte dans Le monde est injuste, et alors ? : le premier service à rendre aux dominées, c’est de leur rappeler que leur rivale n’est pas la femme d’à côté, mais le système qui les oppose.

« Le système n'a pas besoin de nous opprimer s'il parvient à nous convaincre de nous combattre entre nous. »

Tania Gombert

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