Il y a des dates qui marquent plus qu’on ne l’imagine. Pas parce qu’elles sont symboliques en elles-mêmes, mais parce qu’elles invitent à regarder le chemin parcouru. Trois ans se sont écoulés depuis la publication de Le monde est injuste, et alors ?. Trois années de bouleversements, de tensions, de crises multiples. Trois années qui ont confirmé une chose essentielle : ce titre n’a rien perdu de sa justesse, ni de sa nécessité.
Le monde n’est pas devenu plus équitable. Les inégalités sociales persistent, les fractures territoriales s’accentuent, l’accès à l’éducation, à la santé, au pouvoir de décider demeure profondément inégal. Dans certains cas, ces déséquilibres se sont même renforcés, nourrissant la défiance, la polarisation et une fatigue démocratique palpable. Pourtant, ce livre n’a jamais été une plainte, encore moins un constat fataliste. Il était une invitation à refuser la résignation et à poser une question simple, mais exigeante : le monde est injuste, et alors, qu’est-ce qu’on en fait ?
Regarder le monde tel qu’il est demande du courage. Nommer l’injustice oblige à renoncer au confort du déni et aux récits édulcorés. La lucidité n’est pas un luxe intellectuel réservé à quelques initiés, elle constitue le socle de toute action sérieuse et responsable. Sans elle, l’engagement se transforme rapidement en posture ou en incantation.
Les faits sont là, documentés, mesurés, analysés. Les travaux de l’INSEE sur les inégalités de revenus, de patrimoine et de trajectoires sociales en France en témoignent année après année
https://www.insee.fr/fr/statistiques?debut=0&theme=1
À l’échelle mondiale, le World Inequality Report dresse un constat tout aussi clair sur la concentration des richesses et la reproduction des déséquilibres
https://wir2022.wid.world
Face à cette réalité, deux dérives guettent. Le cynisme, qui anesthésie toute capacité d’agir en se réfugiant derrière l’ironie ou le détachement. La résignation, qui conduit à se retirer du jeu en considérant que tout est joué d’avance. Aucune de ces options n’est acceptable.
La lucidité véritable refuse ces deux échappatoires. Elle ne nie pas la violence du réel, mais elle ne s’y soumet pas. Dans le leadership, cette posture est inconfortable. Elle impose d’assumer la complexité, de renoncer aux promesses simplistes et d’accepter de naviguer dans des zones grises. Refuser le cynisme ne signifie pas être indulgent, tout comme rejeter la résignation n’implique pas l’angélisme. La lucidité engage à entrer dans l’arène, même lorsque les règles sont imparfaites.
La responsabilité n’est pas un concept abstrait ni un slogan mobilisateur. Elle s’exerce partout, tout le temps, souvent là où on ne la regarde pas. Dans les choix professionnels, dans les arbitrages du quotidien, dans la manière d’exercer une fonction, qu’elle soit visible ou discrète. Le pouvoir n’est pas uniquement institutionnel, il est diffus, fragmenté, incarné dans une multitude de décisions ordinaires.
Choisir un partenaire plutôt qu’un autre, donner de la visibilité à certaines voix, structurer une gouvernance plus inclusive, questionner des angles morts organisationnels. Chaque décision, même minuscule en apparence, contribue soit à reproduire l’existant, soit à le transformer.
Les travaux d’ONU Femmes rappellent combien l’accès au pouvoir de décider reste profondément inégal selon le genre, les territoires et les contextes socio-économiques
https://www.unwomen.org/fr
Ces inégalités ne sont pas théoriques. Elles se traduisent concrètement par des écarts de rémunération, des plafonds de verre persistants, des politiques publiques incomplètes ou mal appliquées.
Face à cette réalité, la tentation du désengagement est forte. Elle prend parfois la forme d’une fatigue morale, parfois celle d’un humour désabusé. Pourtant, renoncer à agir ne neutralise pas l’injustice. Cela la laisse simplement se déployer sans résistance. Assumer sa part ne signifie pas porter le monde sur ses épaules, mais refuser de s’en extraire sous prétexte que l’effort serait insuffisant ou imparfait.
L’engagement authentique n’est pas une mise en scène. Il ne se mesure ni au nombre de prises de parole publiques ni à la pureté des intentions affichées. Il se vérifie dans la durée, dans la cohérence des actes, dans la capacité à agir sans se draper dans une supériorité morale.
Agir sans posture morale suppose une discipline intérieure exigeante. Cela implique d’accepter ses contradictions, de reconnaître ses zones d’inconfort, de renoncer à l’illusion d’une trajectoire parfaitement alignée. Aucun parcours n’est irréprochable. Aucun engagement n’est exempt de compromis. Cette reconnaissance n’affaiblit pas l’action, elle la rend plus honnête et plus durable.
L’injustice du monde n’est pas une excuse pour se retirer du jeu. Elle constitue une raison supplémentaire d’y entrer, avec exigence, avec lucidité, avec humanité. L’engagement adulte accepte l’imperfection et refuse la pureté idéologique. Il privilégie l’impact réel aux grandes déclarations et s’inscrit dans le temps long.
Cette posture est inconfortable. Elle expose à la critique et oblige à rendre des comptes. Pourtant, elle reste la seule viable lorsqu’on cherche à transformer réellement les organisations, les systèmes et les pratiques.
Trois ans après la publication de ce livre, la conviction initiale est intacte, peut-être même renforcée. Ce chemin n’aurait pas eu la même profondeur sans l’aventure partagée avec Clotilde Boudet. Écrire à deux a été un exercice d’humilité autant qu’une source d’enrichissement intellectuel et humain. Penser ensemble oblige à affiner ses arguments, à écouter réellement, à dépasser l’ego pour construire un propos commun.
Cette expérience a confirmé une intuition profonde : les transformations durables sont toujours collectives. Les changements réels naissent rarement de trajectoires solitaires. Dans un monde fragmenté, le lien devient un acte politique. La coopération redevient une compétence stratégique. L’écoute s’impose comme une forme de résistance.
Continuer à faire sa part n’a rien d’héroïque. C’est un choix quotidien, parfois discret, souvent imparfait, mais profondément nécessaire. Ce choix compte, même lorsqu’il ne fait pas la une.
Vers quoi avancer aujourd’hui ? Vers un engagement adulte, débarrassé des illusions et des postures. Vers un leadership qui ne promet pas de miracles mais assume ses responsabilités. Vers une action ancrée dans le réel, lucide sans être paralysante, exigeante sans être déshumanisante.
Le monde restera injuste, probablement longtemps. La question demeure pourtant intacte et brûlante : que faisons-nous de cette réalité, individuellement et collectivement ?
Et si continuer, sans naïveté mais sans renoncer, était déjà une forme de victoire ?
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