Je ne suis pas mon travail. L'IA, si.
Cette semaine, j’ai fait une expérience simple. J’ai posé la même question à deux intelligences artificielles, ChatGPT et Claude. Je travaille aussi avec Gemini, Perplexity et DeepSeek, chacune pour ce qu’elle fait de mieux, et aucune n’a le monopole de mes journées. La question : « Qu’est-ce que je sais faire que tu ne sais pas faire ? » Pas de piège dans la formulation, pas de consigne cachée. Une question qu’on se pose de plus en plus, à voix basse, dans les bureaux, les cabinets de conseil, les agences, partout où le travail consiste à lire, écrire, analyser, décider. Partout, autrement dit, où l’on nous annonce que la machine arrive.
Les deux réponses étaient bonnes. C’est ce qui m’a inquiétée. Elles étaient argumentées, nuancées, presque affectueuses, et elles m’ont toutes les deux cherchée au même endroit. Dans mon travail. Je vais les raconter, puis je dirai ce que j’avais dans la tête pendant qu’elles me répondaient, parce que c’est là que se trouve la vraie réponse.
Deux réponses, un seul point commun
ChatGPT a ouvert avec une phrase qui m’a arrêtée : « Tu sais ce que ça coûte de faire ce que tu conseilles. Moi, non. » Puis il a déroulé une liste : une expérience vécue de plusieurs mondes, Madagascar, la Sarthe, les comités de direction ; une présence qui engage une relation ; le choix de ce qui mérite mon énergie ; la responsabilité d’agir ; une envie qui m’appartient. Il a conclu que ma valeur professionnelle tenait à mon jugement, à la confiance que je construis, à ce que je sais faire advenir avec d’autres, et que ma valeur personnelle n’avait pas à dépendre d’une compétition de compétences avec une machine.
Claude a été plus sec, et je lui avais demandé de ne pas tricher. Ce que je sais faire qu’il ne sait pas faire, m’a-t-il dit : perdre. Quand j’ai affiché mes engagements sur LinkedIn, j’ai perdu du réseau, et aucune phrase qu’il écrit ne lui coûte rien. Dire non avant de savoir pourquoi, aussi : ce soir-là, j’avais refusé deux de ses propositions sans pouvoir expliquer ce que je voulais à la place. Être quelque part. Porter ce que je n’ai pas choisi de retenir. Il a ajouté, et ça ne flattait personne, qu’il savait écrire ma thèse, et que ce que je faisais, moi, c’était savoir laquelle était la mienne.
Deux machines, deux réponses honnêtes. Et un point commun que je n’ai vu qu’après : toutes les deux me situaient dans le travail. Le jugement, la confiance, la responsabilité, le coût, la signature. Elles décrivaient une professionnelle, parce que c’est tout ce qu’elles connaissent de moi. Une IA ne sait de vous que ce que vous lui donnez, et ce qu’on lui donne, c’est du travail. Il y a eu un second point commun, plus drôle : chacune a trouvé le moyen de parler d’elle. ChatGPT pour se montrer humble, Claude pour se montrer lucide. À la question « qu’est-ce que tu ne sais pas faire », les deux ont fini par dire ce qu’elles savaient faire.
La peur des cols blancs
On lit partout que l’IA va nous remplacer, et surtout nous, les cols blancs. Les juristes, les consultants, les rédacteurs, les analystes, les chefs de projet, tous ceux dont le métier tient dans un document. Cette annonce se répète depuis trois ans sur un ton qui oscille entre la menace et la promesse, et elle pose une question que peu de gens formulent franchement : celle de la valeur de notre travail. Si une machine produit en dix minutes ce que je produis en deux jours, que vaut ce que je fais ?
Derrière cette question s’en cache une autre, plus intime. Beaucoup d’entre nous se définissent par leur travail. Pas seulement par leur métier, par leur poste, leur titre, leur entreprise, le niveau de responsabilité qu’ils ont mis vingt ans à atteindre. Quand ils le perdent, ils perdent une partie de leur identité. J’ai accompagné des femmes et des hommes dans ce moment-là, après un licenciement, une mise au placard, une reconversion forcée. La blessure n’est jamais seulement financière. On ne sait plus qui l’on est quand on ne peut plus répondre à la question « et vous, vous faites quoi ? ».
Voilà ce que la peur de l’IA révèle, à mon sens, bien plus qu’elle ne la crée. Des gens qui sont devenus leur poste. Et une machine qui arrive, et qui est, elle, exactement sa production. Rien de plus. Une IA n’a pas de soirée, pas de corps, pas de dimanche, pas de parents vieillissants. Elle est ce qu’elle sort. Si je me définis par ce que je sors, je me suis placée moi-même sur le seul terrain où elle peut me battre. J’ai écrit sur les jeunes diplômés à qui l’IA retire le premier barreau de l’échelle. Pour nous, les cols blancs installés, le risque est différent : avoir grimpé toute l’échelle en oubliant que nous n’étions pas l’échelle.
Ce que j'avais dans la tête
Pendant que les deux IA me répondaient, je savais ce que j’avais dans la tête, et ce n’était rien de ce qu’elles ont dit. Ce que je sais faire qu’elles ne savent pas faire : vivre. Respirer. Être humaine. Ressentir. Me tromper. Hésiter. Refuser de répondre à tout prix. Et m’orienter, choisir mes axes, décider où je vais, pas seulement ce que je produis.
J’ai des sens. Tout ce que je peux toucher, sentir, regarder, appréhender, tout ce qui me traverse sans que je l’aie demandé. Mes parts d’incohérence, je les garde, et je n’ai pas envie de m’en excuser : elles font partie de la manière dont je comprends les gens que j’accompagne, qui sont incohérents eux aussi. Des hormones, aussi. Un cycle de vie, un corps qui a eu vingt ans, qui en aura soixante, qui change, qui fatigue, qui sait des choses avant moi. Aucune de ces choses ne figure dans une fiche de poste, et c’est pourtant exactement là que je suis.
Regardez un point précis : refuser de répondre. Une IA répond. Toujours. Ce soir-là, Claude m’a répondu à chaque fois, y compris quand il aurait mieux fait de me poser une question, et il l’a reconnu. Moi, je sais me taire quand je ne sais pas. Je sais dire à un client que sa question est mal posée, à une équipe que je n’ai pas d’avis aujourd’hui, à un journaliste que je ne commenterai pas. Le refus n’est pas un défaut de ma production. C’est un acte, et il demande un corps qui tient la gêne du silence. J’ai décrit ailleurs ce que l’IA fait à notre pensée quand on lui délègue tout. Ce qu’elle ne pourra jamais prendre, c’est l’hésitation, parce qu’elle n’a aucune raison d’hésiter.
L'erreur de mesure
Si les deux IA m’ont cherchée dans mon travail, ce n’est pas seulement parce qu’elles ne connaissent que ça de moi. C’est parce que nous avons tous accepté le même instrument de mesure. On évalue un professionnel à ce qu’il produit : des livrables, des pages, des slides, des recommandations, des chiffres. Et quand une machine produit la même chose, plus vite, le résultat de la mesure tombe. Mais le résultat ne dit rien de la personne. Il dit quelque chose de l’instrument.
Prenez ce que Claude appelait « perdre ». Une phrase que j’écris sur le racisme peut me coûter un contrat. La même phrase, écrite par une machine, ne coûte rien à personne. Cette différence ne se mesure pas en mots produits, elle se mesure en ce que j’accepte de risquer, et en qui je suis pendant que je le risque. Ma valeur ne s’est pas effondrée parce qu’une machine écrit. Elle s’est déplacée, et elle a quitté la colonne « production » pour revenir là où elle a toujours été, dans ce que je vis, ce que j’engage, ce que je refuse, ce que je sens.
Cette erreur de mesure a une conséquence très concrète pour les entreprises. Celles qui remplaceront leurs cols blancs par des machines obtiendront exactement ce qu’elles ont mesuré : de la production. Elles perdront ce qu’elles n’avaient jamais inscrit dans la grille, la personne qui hésite en réunion parce qu’elle sent que le projet est faux, celle qui refuse de signer, celle qui se trompe et qui l’admet, celle qui remarque la collègue qui ne va pas bien. Rien de tout cela n’est une compétence. Tout cela est un corps dans une pièce, avec ses parts d’incohérence.
Je ne suis pas mon travail
Alors je reviens à ma question, et je lui donne ma propre réponse. Ce que je sais faire qu’une IA ne sait pas faire, c’est ne pas être mon travail. Une machine est exactement ce qu’elle produit. Je suis aussi tout ce que je ne produis pas : mes matins, mes doutes, mes refus, mes erreurs, mon cycle, ma colère, ma fatigue, la pancarte que j’ai lue vendredi soir à Trappes et que je n’ai pas choisi de retenir. Mon travail est une partie de moi, une partie que j’aime, mais il n’est pas moi, et le jour où une machine fera le même, je serai toujours là, intacte.
Je ne prétends pas que ce soit facile. J’ai construit une entreprise, je signe mes textes, je tiens à ce que je produis, et j’ai le même vertige que tout le monde devant une machine qui rédige. Mais le vertige vient de l’instrument, pas de la réalité. Et je refuse de laisser l’instrument décider de ce que je vaux. À celles et ceux qui ont peur, et je sais qu’ils sont nombreux dans mon réseau, je dis ceci : si la peur vous atteint à l’identité, ce n’est pas la machine qui vous menace. C’est l’endroit où vous aviez rangé votre identité. On peut la ranger ailleurs. Je l’ai fait, et ce n’est pas la machine qui m’y a obligée.
Quant aux dirigeantes et dirigeants qui préparent leurs plans d’automatisation, je leur laisse une question pour leur prochain comité. Vous savez ce que vos collaborateurs produisent, vous l’avez mesuré. Savez-vous ce qu’ils sont ? Si la réponse vous manque, vous ne pourrez pas savoir ce que vous perdez. Vous le découvrirez après, comme on découvre toujours ce qu’on n’avait pas mesuré.
« Une machine est exactement ce qu'elle produit. Moi, je suis aussi tout ce que je ne produis pas. »
Tania GombertVous souhaitez engager une réflexion sur l'IA éthique dans votre organisation ?
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