Lycées en colère : de 1998 à 2026, la même liste de doléances
Le mouvement est parti de la région parisienne le 17 septembre 2026, puis il a gagné tout le pays. Vendredi 2 octobre, entre 400 et 500 lycées avaient suspendu leurs cours, selon le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray. Ce lundi, en Île-de-France, plus de 160 établissements sont fermés, soit plus d’un tiers des 468 lycées publics de la région. Le bilan dressé par le gouvernement est lourd : 24 établissements incendiés ou saccagés, 78 personnels de l’Éducation nationale blessés, plus de 5 000 interpellations depuis le début du mouvement. Sébastien Lecornu, le Premier ministre, a demandé la reprise des cours ce lundi 5 octobre partout où la sécurité et l’état des locaux le permettent. Les organisations lycéennes, faute de mesures concrètes, appellent à une nouvelle journée de mobilisation demain, mardi 6 octobre.
L’INA a exhumé ces derniers jours ses archives d’octobre 1998. J’ai regardé ces images avec un drôle de vertige. En octobre 1998, j’étais en terminale, dans la Sarthe. J’ai défilé, comme beaucoup d’autres : de toute façon, il n’y avait plus cours. Les visages de ces lycéens qui scandaient leur colère avaient mon âge. Leurs revendications, je les retrouve presque mot pour mot dans celles d’aujourd’hui. Vingt-huit ans ont passé, et la liste n’a presque pas changé.
Octobre 1998, déjà les mêmes mots
Le mouvement de 1998 démarre début octobre en province, à Toulouse, Bordeaux, Montpellier, Nîmes ou Marseille, avant d’atteindre Paris le 12 octobre. Il culmine le 15 octobre : environ 500 000 lycéens manifestent dans toute la France, dont plus de 30 000 à Paris, selon les archives de l’INA. Cinq jours plus tard, le 20 octobre, ils sont encore environ 300 000 dans la rue.
Leurs revendications tiennent en quelques lignes : des professeurs qui manquent et ne sont pas remplacés, des classes surchargées, souvent de 35 à 45 élèves, des surveillants en nombre insuffisant, des locaux vétustes, des emplois du temps mal conçus. Rien d’idéologique, rien d’utopique : la demande élémentaire de pouvoir étudier dans des conditions dignes.
Le 21 octobre, le ministre Claude Allègre annonce un plan d’urgence. Il prévoit 4 milliards de francs de prêts à taux zéro aux régions pour rénover les lycées, des adultes supplémentaires dans les établissements, un allègement de certains programmes et la création des conseils de la vie lycéenne. Le mouvement reflue ensuite. Un sondage cité par l’INA indique pourtant que 63 % des lycéens estimaient que le ministre n’avait pas répondu à leurs préoccupations.
Déjà, la violence s’invite dans le récit. À Paris, le 15 octobre, environ un millier de casseurs provoquent affrontements et dégradations. Le débat public glisse en partie des classes surchargées vers la sécurité des cortèges. Une partie des adultes regarde la jeunesse à travers ses éléments les plus violents, et la question posée par les autres passe au second plan.
Vingt-huit ans plus tard, la même liste
Les revendications de 2026, telles que les relaient les organisations lycéennes, ressemblent à celles de 1998 jusque dans le vocabulaire : des moyens humains et financiers pour l’Éducation nationale, le remplacement des professeurs absents, la rénovation des bâtiments. Une seule nouveauté de taille : la pression de Parcoursup, la plateforme d’orientation créée en 2018, qui transforme chaque note de première et de terminale en pièce d’un dossier de sélection.
Que les mêmes demandes reviennent après une génération entière devrait nous arrêter. Elles portent sur le socle, loin de tout caprice et de toute mode : un adulte devant la classe, une classe à taille humaine, un toit qui ne fuit pas. Si ces besoins restent d’actualité vingt-huit ans plus tard, c’est que les réponses de 1998 ont traité l’urgence du moment sans transformer la trajectoire. Le plan d’urgence a éteint un incendie, sans changer la manière dont on construit, entretient et dote nos lycées.
Cette manière a une particularité française qui explique bien des lenteurs. Depuis les lois de décentralisation de 1983, ce sont les régions qui construisent et entretiennent les lycées, tandis que l’État recrute et affecte les professeurs. Les murs relèvent d’une collectivité, les adultes d’une autre. Quand un plafond s’effondre ou qu’un poste reste vacant, chacun peut renvoyer à l’autre, et les élèves attendent entre les deux.
Parcoursup ajoute une couche à cette fatigue. J’ai écrit sur le mythe d’une méritocratie qui ignore les systèmes inégaux : on demande aux élèves de se classer, de se comparer, de construire un dossier impeccable, dans des établissements où des cours restent parfois sans professeur pendant des semaines. On leur parle d’excellence et on leur retire les conditions de l’excellence. La colère de 2026 se nourrit de cette contradiction.
Condamner la violence sans condamner une génération
Je veux être claire, parce que le sujet ne supporte aucune ambiguïté. Incendier un lycée, saccager une salle de classe, blesser un enseignant, un surveillant, un agent : rien ne le justifie. Ces actes détruisent précisément ce que les lycéens réclament, des lieux pour apprendre et des adultes pour les accompagner. Les 78 personnels blessés et les 24 établissements dévastés sont des victimes de ce mouvement, et elles méritent d’être nommées comme telles.
Cela dit, je refuse une deuxième injustice : faire de la minorité violente le portrait de toute une génération. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, rappelle que les forces de l’ordre protègent les élèves qui veulent manifester pacifiquement. C’est exact, et c’est aussi la reconnaissance qu’une immense majorité manifeste pacifiquement. En 1998 déjà, un millier de casseurs avaient fini par occuper le récit d’un mouvement de 500 000 jeunes. L’histoire bégaie, et nous avec elle.
Je l’ai vécu moi-même en 1998. À mesure que la violence montait, j’ai préféré m’abriter et me mettre en lieu sûr. Beaucoup de lycéens font aujourd’hui, j’en suis convaincue, le même choix. Les plus pacifiques quittent la rue les premiers, et ils la laissent, avec le récit du mouvement, aux plus violents. On juge ensuite toute une génération sur ceux qui sont restés.
Chaque fois qu’on résume une mobilisation à ses débordements, on dispense les adultes de répondre au fond. La violence devient l’argument qui permet de ne pas parler des classes surchargées. Je comprends la tentation, elle est commode. Elle est surtout coûteuse, parce qu’elle enseigne aux jeunes qui manifestent calmement que leur voix ne compte qu’au moment où d’autres cassent.
Générations sacrifiées, générations accusées
Les lycéens de 2026 ont aujourd’hui entre quinze et dix-huit ans. Au printemps 2020, ils étaient en fin d’école primaire ou au collège quand le confinement a fermé leurs classes. On a parlé à l’époque de génération sacrifiée. Ils ont grandi ensuite avec l’angoisse climatique, la précarité du logement, et désormais la crainte de voir l’intelligence artificielle supprimer le premier barreau de l’échelle professionnelle. Ces jeunes ont toutes les raisons d’être inquiets, et on leur reproche maintenant d’être en colère.
Cette mécanique traverse les générations. Ma génération a été décrite comme individualiste, zappeuse, incapable de concentration. La suivante a été dite fragile, collée aux écrans, trop sensible. Chaque cohorte de jeunes est d’abord sacrifiée par les choix de ses aînés, puis accusée de mal réagir à ce sacrifice. La double peine se répète avec une régularité qui devrait nous faire honte.
Je suis mère de deux filles, et je regarde cette jeunesse avec une conviction qui ne me quitte pas : notre point de départ ne détermine jamais notre point d’arrivée. J’y crois profondément, à une condition que nous oublions souvent. Il faut que les adultes cessent de déplacer la ligne d’arrivée chaque fois que les jeunes s’en approchent. L’héritage reste l’angle mort de l’égalité des chances, et un lycée délabré fait partie de cet héritage.
Ce que la génération de 1998 doit à celle de 2026
Voici ce qui me trouble le plus. Les lycéens de 1998 ont aujourd’hui une quarantaine d’années. Ils sont parents d’élèves, professeurs, proviseurs, élus régionaux chargés des bâtiments, cadres du ministère, dirigeants d’entreprise, éditorialistes. Ma génération est passée de l’autre côté de la barrière. Celles et ceux qui réclamaient des professeurs et des classes moins chargées occupent désormais les places d’où l’on répond aux lycéens. Et la réponse ressemble étrangement à celle qu’on nous avait faite.
Nous avons une dette particulière envers ces jeunes, parce que nous savons de l’intérieur ce qu’ils vivent. Chacune et chacun d’entre nous se souvient du sentiment de ne pas être entendu, de la condescendance des adultes, de l’impression que nos colères étaient traitées comme des crises d’adolescence. Ce souvenir devrait nous rendre meilleurs interlocuteurs. Il nous oblige au moins à quatre choses.
D’abord, écouter le fond avant de commenter la forme, et répondre aux revendications avec des engagements datés et chiffrés. Ensuite, donner un pouvoir réel aux conseils de la vie lycéenne nés en 1998, pour qu’ils pèsent sur les décisions au lieu de servir de vitrine. Puis traiter la rénovation et la dotation des lycées comme un investissement de long terme, à l’abri des plans d’urgence qui se succèdent sans rien régler. Enfin, transmettre ce que nous avons appris : une colère organisée, non violente et argumentée obtient davantage qu’une colère qui brûle ce qu’elle veut sauver.
Le dialogue entre générations se construit dans des lieux concrets : un conseil d’administration où les élèves élus ont un poids réel dans les votes, une entreprise qui accueille sérieusement des élèves de seconde en stage, une association où des retraités aident aux devoirs. Ces lieux existent. Ils manquent de moyens et de reconnaissance, comme les lycées eux-mêmes.
Je crois aux générations qui se parlent, bien plus qu’aux générations ennemies. Les jeunes de 2026 nous demandent seulement de tenir enfin les promesses que nous avions, nous aussi, réclamées.
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« Chaque génération reproche à la suivante la colère qu'elle lui a laissée en héritage. »
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Et si les lycéens de 1998, devenus adultes, répondaient enfin à la lettre qu'ils avaient eux-mêmes écrite ?
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