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Sommes-nous libres de nous forger une opinion ?

Visuel posterisé bleu nuit et crème : grand écran au milieu d'un boulevard, cerné de rouge, ne montrant que des flammes rouges, tandis qu'autour un cortège calme avance de dos avec des pancartes, signature #JusteTania, aucun visage

Sommes-nous libres de nous forger une opinion lorsque nous ne maîtrisons ni la sélection ni la hiérarchisation des informations à partir desquelles nous la construisons ? Je pose la question à partir d’un chronomètre, pas d’une théorie.

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Impact systémique · 20 octobre 2026 · 10 min de lecture

Du 28 septembre au 1er octobre, les journaux de 13 heures et de 20 heures de France 2 ont consacré 24 minutes et 53 secondes au mouvement lycéen. L’observatoire Acrimed a chronométré chaque sujet. Les violences, les incendies, les affrontements ont occupé 19 minutes et 26 secondes, soit 78 % du total. Aux revendications des lycéens, 1 minute et 56 secondes, soit 8 %. Quant aux accusations de violences policières, 47 secondes. Les accusations du gouvernement contre La France insoumise, elles, ont obtenu 2 minutes et 58 secondes : la polémique sur un parti a pesé plus lourd que ce que demandaient les élèves. Sur France Info, le 4 octobre, une interview de 8 minutes 40 du président de région chargé des lycées a réservé 25 secondes à ce que demandaient les élèves. Même chose sur LCI, le 1er octobre, 34 minutes sur les violences des manifestants, 12 sur leurs revendications.

Je précise tout de suite ce que ces chiffres ne disent pas. Les poubelles ont brûlé, des lycées ont été dégradés, le ministère de l’Intérieur a compté près de 2 000 interpellations. Aucune des images diffusées n’était fausse, aucun chiffre n’était inventé. Acrimed est un observatoire militant, né du mouvement social de 1995, et ne s’en cache pas ; mais son comptage est public, détaillé sujet par sujet, et n’importe qui peut le refaire avec les replays. C’est ce qui rend la question intéressante. Peut-on fabriquer une représentation trompeuse de la réalité avec des informations exactes ? Je crois que oui, et je voudrais expliquer comment, sans procès des journalistes et sans théorie du complot, parce que le mécanisme est à la fois plus banal et plus puissant que l’un et l’autre.

J’ai défilé en 1998, en terminale, avec la même liste de doléances que les lycéens d’aujourd’hui. Je me souviens de ce que la télévision avait montré de nous, et de ce que mes parents avaient compris du mouvement en la regardant le soir, dans la cuisine. Ils n’avaient pas vu les mêmes rues que moi. Vingt-huit ans plus tard, les revendications sont les mêmes, les images aussi, et la proportion entre les deux n’a pas bougé. Ce n’est pas une rédaction qui est en cause. C’est une mécanique, et je voudrais la démonter pièce par pièce.

Qui décide de ce qui compte

En 1968, deux chercheurs américains, Maxwell McCombs et Donald Shaw, ont interrogé des électeurs indécis de Chapel Hill, en Caroline du Nord, sur les enjeux de la campagne présidentielle. Puis ils ont mesuré la place que la presse locale accordait à chaque enjeu. Les deux classements se superposaient presque parfaitement. Leur conclusion, publiée en 1972, a fondé ce qu’on appelle depuis la mise à l’agenda : les médias ne nous disent pas quoi penser, mais ils réussissent remarquablement à nous dire à quoi penser. Ce que nous jugeons important est d’abord ce qui nous a été présenté comme important.

Qui tranche, alors ? Pas un comité secret. Une rédaction, à 15 heures, avec des contraintes très concrètes : un journal de 35 minutes, des images disponibles ou non, des équipes déjà envoyées quelque part, des concurrents qui ouvrent sur le même sujet, et un audimat mesuré le lendemain matin. Pierre Bourdieu l’avait décrit dans Sur la télévision : les journalistes se lisent et se regardent entre eux, et cette circulation en boucle produit une uniformité que personne n’a décidée. Quand toutes les chaînes ouvrent sur le feu de poubelle, chacune confirme aux autres que le feu de poubelle était le sujet.

J’ai passé une partie de ma vie professionnelle à conseiller des organisations sur leur communication. Je sais d’expérience que la hiérarchie d’un journal ne se décide presque jamais en se demandant ce qui est le plus important pour le pays. Elle se décide en se demandant ce qui tient à l’antenne. Une poubelle en feu tient à l’antenne. Un lycée qui manque de professeurs depuis trois ans, non, et chacun dans le métier le sait avant même d’ouvrir la bouche.

Pourquoi la poubelle brûlée gagne toujours

Une poubelle qui brûle se filme en dix secondes et se comprend sans commentaire. Un manque de professeurs ne se filme pas. Il faut un graphique, un reportage dans un lycée où les fenêtres ne ferment plus, une explication de ce que signifie un emploi du temps à trous pour une élève de seconde. Cela demande du temps, de la préparation, et cela retient moins le regard qu’une flamme. Le spectaculaire gagne par construction, parce que la télévision est un média de l’image et que l’image préfère le conflit à la cause.

Bourdieu notait déjà que les faits divers font diversion : ils occupent un temps rare avec des événements qui ne dérangent personne et n’expliquent rien. Patrick Champagne, dans Faire l’opinion, montrait comment les mouvements sociaux apprennent à produire des images pour exister à la télévision, et comment la télévision, en retour, ne retient d’eux que ces images. Le mouvement lycéen de 2026 a vécu cela en accéléré. Ses revendications, pourtant, étaient simples et documentées : des professeurs absents non remplacés, des bâtiments dégradés, des classes surchargées, des emplois du temps impossibles, Parcoursup. Rien de tout cela n’a brûlé, donc rien de tout cela n’a été montré.

Le cadrage fait le reste. Cadrer, selon la définition de Robert Entman, c’est choisir certains aspects d’une réalité et les mettre en avant, de façon à suggérer un problème, une cause, un jugement et une solution. Posez à un porte-parole lycéen la question « condamnez-vous les violences ? » avant toute autre, et vous avez cadré. Le problème, ce sont les violences ; la cause, les manifestants ; le jugement attendu, une condamnation ; la solution, le retour au calme. Cette question n’est pas malhonnête. Elle est entière, et c’est en cela qu’elle oriente.

Vrai, et pourtant trompeur

Voici le cœur du problème. Chaque reportage sur un incendie était exact, et chaque interpellation citée avait eu lieu. Et pourtant, un téléspectateur qui n’aurait eu que le journal de 20 heures pour s’informer retenait d’un mouvement de plusieurs centaines de milliers de jeunes qu’il s’agissait d’abord d’une vague de dégradations. Il n’avait reçu aucun mensonge, seulement une proportion. Le ministre de l’Éducation a pu parler d’une « entreprise d’attaque et de destruction du service public de l’Éducation nationale », et cette phrase a trouvé un public préparé à l’entendre par quatre jours d’images.

Cet effet a été mesuré. En 1999, Douglas McLeod et Benjamin Detenber ont montré à 212 personnes trois versions d’un même reportage télévisé sur une manifestation, qui ne différaient que par leur degré d’insistance sur le désordre. Plus le reportage penchait vers l’ordre, plus les spectateurs se montraient critiques envers les manifestants, moins envers la police, et plus ils sous-estimaient le soutien dont ceux-ci bénéficiaient dans la population : ce soutien estimé tombait de 20 % à 11 % d’une version à l’autre, pour un même événement. Shanto Iyengar avait montré avant eux qu’un reportage centré sur un incident conduit le public à en rendre responsables des individus, quand un reportage qui replace l’incident dans son contexte fait remonter la responsabilité vers les institutions. Une poubelle qui brûle est un cadrage épisodique à l’état pur. Un reportage sur des années de postes non pourvus serait un cadrage thématique. Le JT a choisi le premier, presque à chaque fois.

Il faut distinguer trois choses que l’on confond souvent. Le biais éditorial est structurel et rarement voulu : il naît des contraintes de production que j’ai décrites, et il pèse sur tous les sujets, pas seulement sur celui-ci. Vient ensuite le cadrage, un choix d’angle, parfois conscient, parfois hérité, qui définit de quoi on parle. Enfin la propagande suppose une intention, une coordination et, le plus souvent, l’omission délibérée de ce qui contredit le message. Ce que montre l’étude d’Acrimed relève des deux premiers. Rien n’indique le troisième, et affirmer le contraire sans preuve serait tomber dans l’exact défaut que l’on dénonce.

Il faut aussi se garder de croire que l’effet est uniforme, et les sondages de ces semaines le montrent avec une précision presque cruelle. Le 7 octobre, Elabe mesurait que 55 % des Français approuvaient la mobilisation et que 72 % jugeaient ses revendications légitimes. Dès le lendemain, Ipsos trouvait 82 % d’accord pour limiter le nombre d’élèves par classe et 79 % pour rénover les établissements. Huit pour cent de temps d’antenne n’ont donc pas empêché le pays d’approuver ce que les lycéens demandaient. Il le savait d’ailleurs : 71 % des parents de lycéens soutenaient le mouvement, et un parent n’a pas besoin du 20 heures pour connaître l’état du lycée de son enfant. Mais regardez le reste du sondage. Dans le même temps, 55 % des Français voulaient que le mouvement s’arrête, et seuls 34 % jugeaient l’usage de la force par la police excessif. Autrement dit, le pays a approuvé les fins et condamné les moyens, dans une proportion qui ressemble beaucoup à celle du journal. La hiérarchie n’a pas changé ce que les gens pensaient des revendications, qu’ils connaissaient par eux-mêmes. Elle a pesé sur ce qu’ils pensaient de la manifestation, qu’ils ne connaissaient que par l’écran. Un public n’est pas une page blanche, et la répétition compte précisément là où il n’a pas d’expérience directe pour la contredire.

Ce que 780 étudiants en journalisme ont compris

Le 16 octobre, dans L’Humanité, 780 étudiants de quinze écoles de journalisme, dont le CFJ, l’ESJ de Lille et le Celsa, ont signé une tribune dont le titre tient en une phrase : « Nous ne voulons pas de ce journalisme. » Ils reprochent aux grandes rédactions d’avoir privilégié les images de dégradations, laissé de côté les revendications et les violences policières, et adopté un vocabulaire qui criminalise les manifestants. Ils demandent que les rédactions respectent leur déontologie et jouent leur rôle de contre-pouvoir.

Je trouve ce texte important pour une raison précise. Il ne vient pas de l’extérieur du métier, mais de ceux qui vont l’exercer. Ses auteurs ne disent pas que les journalistes mentent. Ils disent que la hiérarchie choisie a produit une image fausse avec des faits vrais, et que ce n’est pas une fatalité. La journaliste de France Info qui reconnaissait à l’antenne qu’on « peine à entendre » l’inquiétude des lycéens « parce que les violences la rendent pratiquement inaudibles » disait la même chose sans le vouloir. Les violences ne rendent rien inaudible. C’est le temps qu’on leur consacre qui le fait. Après la manifestation du 17 octobre, l’éditorialiste de Libération Jonathan Bouchet-Petersen, qui avait passé plusieurs heures dans le cortège parisien, écrivait qu’il était « assez rageant de constater à quel point une réalité, anxiogène, efface l’autre, enthousiasmante ». Sans contester qu’on montre les scènes de chaos, il constatait qu’une réalité, sur l’écran, avait mangé l’autre.

Reprendre la main sur sa propre hiérarchie

Je reviens à ma question de départ. Sommes-nous libres de nous forger une opinion quand nous ne maîtrisons ni ce qui nous est montré ni la place qu’on lui donne ? Pas entièrement, et il est inutile de prétendre le contraire. Mais cette liberté se reconquiert, par petits gestes, et je voudrais en proposer quelques-uns. Ils ne sortent pas d’un manuel. Ce sont les miens.

Quand une actualité me met en colère, et celle-ci m’a mise en colère, je vais chercher les relevés de temps de parole et de répartition des sujets, ceux de l’Arcom, d’Acrimed, de l’INA. Pas d’abord pour vérifier les médias. Pour vérifier mon propre fil. Ce que je vois passer sur mon téléphone est hiérarchisé aussi, par des algorithmes qui savent ce qui me fait réagir, et ma colère est un public comme un autre. Les comptages me servent de garde-fou : ils me disent si ma lecture de l’information tient debout, ou si je suis en train de me fabriquer une opinion à partir d’une proportion, exactement comme le téléspectateur du 20 heures. Ils me servent aussi à cadrer ma rage. Ce sentiment exacerbé d’injustice, cette impression d’une justice à deux niveaux, l’une pour les poubelles et l’autre pour les causes, je le laisse exister, et je le confronte à des chiffres avant de l’écrire. C’est ce que j’ai fait pour cet article. La colère est restée. Elle a seulement cessé d’être la seule chose que je savais.

Le premier consiste à changer la question que l’on se pose devant une information. Pas seulement « est-ce vrai ? », mais « pourquoi me montre-t-on cela, à cette place, et que ne me montre-t-on pas ? ». Vient ensuite le fait de compter. Acrimed a chronométré quatre jours de JT avec un chronomètre et une grille. N’importe qui peut le faire sur un journal, un soir, et le résultat surprend presque toujours. Puis aller chercher la revendication à la source : les communiqués des organisations lycéennes étaient publics, et personne ne les a lus à notre place. Soutenir enfin ce qui garantit le pluralisme, des médias indépendants aux observatoires qui mesurent, parce qu’une hiérarchie ne se corrige que si quelqu’un la rend visible.

Et le dernier s’adresse à ceux qui font l’information, qu’ils soient journalistes, communicants ou dirigeants. Chaque fois que vous choisissez l’image qui tient à l’antenne contre le fait qui explique, vous ne mentez pas. Vous décidez à la place des autres de ce qui mérite leur attention. Cette décision est un pouvoir, et un pouvoir qui ne se nomme pas est le plus difficile à contester. Je ne demande pas qu’on cesse de montrer les poubelles qui brûlent. Ce que je demande, c’est qu’on nous dise aussi pourquoi des adolescents en sont arrivés là, et qu’on y consacre plus de 8 % du temps.

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« On ne nous a rien caché. On a seulement choisi, à notre place, ce qui méritait 78 % de notre attention. Une opinion construite sur cette proportion n'est pas libre, elle est hiérarchisée. »

Tania Gombert

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