Tous les articles

« Je ne veux pas être la prochaine minute de silence »

Pancarte en carton blanc portée à bout de bras dans une foule vue de dos, au crépuscule, texte illisible, aucun visage reconnaissable

La phrase était écrite au marqueur sur un carton, tenu à bout de bras, vendredi soir, au rassemblement de Trappes. Je l’ai lue, et je n’ai plus lu grand-chose d’autre ce soir-là. Autour de moi, des milliers de personnes venaient pour Pengo Bossio Wangi, 26 ans, tué le 23 octobre par un homme qui a reconnu, selon le procureur antiterroriste, avoir visé des personnes « musulmanes, africaines ou nord-africaines ». Le suspect a été mis en examen jeudi et placé en détention provisoire. L’Assemblée nationale a observé une minute de silence mardi. Un hommage national est annoncé, sans date.

Partager cet article
Impact systémique · 2 novembre 2026 · 6 min de lecture

Ce carton ne demandait ni justice ni vengeance. Il demandait quelque chose de plus simple et de plus terrible : ne pas devenir, à son tour, l’occasion d’une minute de silence. J’ai mis plusieurs jours à comprendre pourquoi cette phrase me tenait autant. Elle me renvoyait à une conversation que j’avais eue, quelques jours plus tôt, avec des gens qui me veulent du bien.

Ce qu'une pancarte dit de la peur

Une minute de silence est un honneur. C’est aussi un aveu. Elle signifie que la personne qu’on honore n’a pas été protégée avant, et que ce qui reste à offrir, maintenant, c’est soixante secondes. La personne qui tenait ce carton le savait. Elle ne refusait pas l’hommage. Ce qu’elle refusait, c’était le rôle qu’on réserve, dans ce pays, à celles et ceux qui lui ressemblent : celui de la victime qu’on pleure dignement, une fois qu’il est trop tard.

Il y a une peur très concrète derrière cette phrase, et je la connais. La peur de marcher dans sa ville un vendredi matin. Puis celle de ce qui vient après : le débat sur le mot à employer, les plateaux qui hésitent entre « fusillade » et « attentat raciste », les silences plus ou moins longs. À Orléans, vendredi, une minute de silence a été jugée trop courte par une partie de l’assistance. Un cercle de silence, à Millau, lundi, en a tenu dix. On mesure désormais le deuil au chronomètre. Le carton de Trappes demandait qu’on ne l’ajoute pas à cette comptabilité.

Le conseil qu'on m'a donné

Quand j’ai commencé à afficher ici mes engagements, ceux que je porte depuis toujours, j’ai perdu du réseau. Des contacts ont disparu, des portes se sont fermées sans bruit. Je m’y attendais, et je ne m’en plains pas. Ce que je n’attendais pas, c’est le conseil. Il est venu de gens proches, bienveillants, soucieux de ma carrière, et tenait en deux phrases : « Reste sur tes combats féministes. N’entre surtout pas sur les questions de racisme. »

Je veux être juste avec ces personnes. Elles avaient raison sur un point : ça coûte. Ces personnes ont lu correctement le marché, et le marché leur a donné raison. Mais regardons ce que dit ce conseil, une fois qu’on l’a retourné. On veut protéger ma carrière de quoi, exactement ? De gens, dans mon propre réseau, pour qui parler de racisme est disqualifiant. Le conseil ne contourne pas le problème. Il en est la preuve. Et il m’a été donné avec affection, ce qui le rend plus glaçant encore qu’une insulte.

J’entends aussi l’argument de la charge. Sur les violences faites aux femmes, sur les écarts de salaire, sur les plafonds de verre, il y a tant à faire que chaque jour suffit sa peine, et on pourrait y consacrer dix vies. C’est vrai. Mais personne ne m’a jamais conseillé de choisir entre les violences conjugales et les inégalités salariales. On ne demande de trier qu’au moment où la cause suivante dérange. Le tri n’est pas une question de temps disponible. C’est une question de ce qu’on accepte de voir.

Le combat présentable et l'autre

Il faut ensuite s’arrêter sur la ligne de partage que ce conseil trace. D’un côté, le féminisme, devenu présentable : il a son index de l’égalité professionnelle, sa journée du 8 mars, ses programmes de leadership féminin et ses conférences dans les grandes entreprises. De l’autre, l’antiracisme, qui reste un sujet à risque, soupçonné de « communautarisme » dès qu’il sort du registre de la compassion. On m’autorise le combat qui a déjà conquis sa respectabilité et on me déconseille celui qui ne l’a pas encore.

Un combat, c’est pourtant exactement cela : la cause qui n’est pas encore présentable. Les femmes qui ont rendu le féminisme acceptable dans les entreprises ont, elles aussi, perdu du réseau en premier. Elles ont été jugées agressives, hors sujet, mauvaises pour leur carrière, jusqu’au jour où leur combat est devenu une ligne de rapport annuel. Me conseiller de rester sur le féminisme, c’est me conseiller d’arriver après la bataille. J’ai écrit sur la hiérarchie des informations qui décide de ce qui mérite notre attention. Il existe aussi une hiérarchie des causes, et elle décide de ce qui mérite notre courage.

La moitié de moi

Je suis une femme de couleur, franco-malgache. Le tireur de Trappes visait des couleurs de peau. Quand on me demande de rester féministe et de me taire sur le racisme, on ne me demande pas de prioriser. On me demande de me couper en deux : être une femme au bureau, et une femme de couleur à la maison. Les deux moitiés ne se séparent pas. Quand une personne noire ou arabe est tuée pour ce qu’elle est, c’est aussi de moi qu’il s’agit, et je ne vois pas quelle ligne de CV pourrait me faire oublier cela.

Il paraît que c’est radical de penser qu’un Noir ou un Arabe est un humain comme les autres, avec les mêmes droits et le même respect. Alors je suis radicale. J’assume tout le cynisme de cette phrase, parce qu’il n’y a pas d’autre manière honnête de la dire. Être professionnelle n’a jamais voulu dire renoncer à une sensibilité humaine. Si c’était le cas, il faudrait s’inquiéter de ce que nous appelons une carrière.

Je pose donc la question que le conseil évitait : être professionnelle, est-ce incompatible avec une sensibilité humaine ? Depuis vingt ans, j’entends dire que les entreprises cherchent des dirigeantes engagées, des leaders « authentiques », des personnalités qui portent des valeurs. Puis je constate ce qui se passe quand une femme de couleur prend ces mots au sérieux et parle d’un attentat raciste : le réseau se tait. L’engagement est bienvenu tant qu’il décore. Il devient un risque dès qu’il désigne quelque chose de précis, un plateau de télévision, une phrase, une politique.

Le deuil est professionnel, la colère ne l'est pas

Voici ce que la pancarte et le conseil disent ensemble. Avant un drame, on recommande aux vivants de se taire sur le racisme, pour leur carrière. Après le drame, les mêmes institutions observent une minute de silence, et c’est très bien vu. Le deuil est professionnel. La colère ne l’est pas. Il existe donc un antiracisme parfaitement compatible avec une carrière : il arrive après la mort, dure soixante secondes, et ne dit rien. La personne qui tenait ce carton refusait d’être l’occasion de la seule forme d’antiracisme qu’on tolère.

Je ne confonds pas les pertes. J’ai perdu du réseau. Pengo Bossio Wangi a perdu la vie, et une fillette de 12 ans porte douze impacts de balle. Ces choses ne se comparent pas, et je ne les compare pas. Mais elles se tiennent aux deux bouts d’une même chaîne. Le silence qu’on conseille aux vivants et le silence qu’on observe pour les morts sont le même silence. L’un vient avant, l’autre après. J’écrivais la semaine dernière que les mots ne tirent pas, mais qu’ils désignent les cibles. Le silence, lui, ne désigne personne. Il laisse faire.

Alors voici ce que je demande, à celles et ceux qui dirigent des équipes, des entreprises, des réseaux. Si vous observez une minute de silence pour Trappes, demandez-vous ce que vous auriez pensé, la semaine d’avant, d’une collaboratrice qui aurait parlé de racisme sur LinkedIn. Quand la réponse vous gêne, c’est là que le travail commence. Et à celles et ceux qui ont reçu le même conseil que moi, je dis simplement ceci : je sais maintenant quel antiracisme est compatible avec une carrière. Celui qui se tait avant et qui se tait après. Je préfère perdre du réseau que de garder le silence des deux côtés.

« Le silence qu'on conseille aux vivants et le silence qu'on observe pour les morts sont le même silence. L'un vient avant, l'autre après. »

Tania Gombert

Vous souhaitez transformer l'impact systémique de votre organisation ?

Et si, avant la prochaine minute de silence, nous écoutions une minute celles et ceux qui parlent encore ?

#Trappes #Racisme #MinuteDeSilence #Engagement #Carrière #ImpactSystémique #TaniaGombert

#JusteTania
« Je ne veux pas être la prochaine minute de silence »