Masculinisme : la menace rajeunit, et nos algorithmes y sont pour quelque chose
Une enquête de franceinfo rapporte une alerte de la DGSI : la menace masculiniste se ferait plus jeune et plus dangereuse. La même année, le Haut Conseil à l’égalité la qualifie d’« enjeu de sécurité nationale ». Derrière le mot, une mécanique très concrète : comment un adolescent en vient-il à haïr les femmes ? La réponse passe, en grande partie, par un écran.
Une alerte qui change d'échelle
Selon l’enquête de franceinfo, les services de renseignement intérieur observent une mouvance masculiniste à la fois plus jeune et plus opérationnelle. Le constat rejoint celui du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, dont le rapport 2026 sur l’état du sexisme parle d’une « menace masculiniste » et décrit non pas une humeur diffuse, mais une « idéologie structurée », dotée de relais politiques, économiques et culturels. Le HCE va jusqu’à recommander d’intégrer le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité, et qualifie le phénomène d’« enjeu de sécurité nationale ». Le basculement n’est plus théorique. En juin 2025, à Saint-Étienne, un lycéen de 18 ans a été mis en examen pour association de malfaiteurs terroriste : d’après Le Monde, il s’agit de la première affaire française d’un projet d’attentat d’inspiration explicitement « incel ». Le sujet a quitté les forums pour entrer dans les dossiers judiciaires.
Incel, masculinosphère : de quoi parle-t-on
Le mot « incel » contracte l’anglais involuntary celibate, célibataire involontaire. Le CEVIPOF le décrit comme une sous-culture en ligne qui transforme la frustration affective en hostilité envers les femmes et envers les féministes. Autour gravite une galaxie plus large, la « masculinosphère » : coachs en séduction, influenceurs virilistes, théoriciens du déclin masculin, qui partagent un même socle, l’idée que les hommes seraient les nouvelles victimes d’un monde acquis aux femmes. On aurait tort d’y voir une plaisanterie de garçons en ligne. Les tueurs de masse de l’ultradroite comme Brenton Tarrant ou Anders Breivik nourrissent l’imaginaire de ses franges les plus dures. Entre la vanne misogyne et le passage à l’acte, il existe un continuum que la mouvance entretient, et que les autorités prennent désormais au sérieux.
La radicalisation passe par un écran
Le point commun de ces parcours tient en un objet : le téléphone. Le HCE décrit un « bombardement massif de contenus numériques » qui imprègne les jeunes générations, et rappelle que le cybersexisme est devenu la première forme de haine en ligne, avec 84 % de victimes femmes. L’adolescent de Saint-Étienne, lui, consultait assidûment des vidéos d’influenceurs masculinistes, notamment sur TikTok. La radicalisation n’a pas besoin d’un recruteur : elle s’opère par recommandation. Un système conçu pour maximiser le temps passé apprend vite que la colère retient l’attention, et que l’humiliation des femmes la retient encore mieux. L’algorithme ne déteste personne. Il optimise un signal, et ce signal récompense, de proche en proche, les contenus les plus hostiles. C’est ici que la question féministe rejoint la question technologique.
Ce que les chiffres obligent à regarder en face
Le HCE appuie son alerte sur une enquête menée avec Toluna Harris Interactive auprès de 3 061 personnes de 15 ans et plus. Elle mesure que 23 % de la population adhèrent à un sexisme dit paternaliste et 17 % à un sexisme hostile, celui qui considère ouvertement les femmes comme des rivales ou des ennemies. Ces proportions ne décrivent pas une frange marginale, mais un terreau. La difficulté est de nommer le danger sans criminaliser une classe d’âge entière : tous les jeunes hommes ne sont pas des incels, et l’immense majorité ne le sera jamais. L’enjeu se déplace alors vers les infrastructures, les plateformes qui hiérarchisent les contenus, les écoles qui forment l’esprit critique, les pouvoirs publics qui décident, ou non, de réguler l’amplification de la haine.
Refuser le déni autant que la panique
Deux pièges guettent ce sujet. Le premier, le déni, range le masculinisme du côté de la provocation adolescente et attend qu’il passe. Les services de renseignement, la justice antiterroriste et le HCE disent l’inverse : le phénomène est documenté, structuré, et déjà passé à l’acte. Le second piège, la panique morale, ferait de chaque garçon connecté un terroriste en puissance, ce qui est faux et contre-productif. La position lucide tient entre les deux. Elle consiste à nommer une idéologie pour ce qu’elle est, à demander des comptes aux plateformes sur les mécanismes qui la diffusent, et à armer les plus jeunes contre un récit qui leur promet une virilité en échange de leur mépris des femmes. Regarder la menace masculiniste en face, c’est aussi regarder les machines qui la propagent.
« Un algorithme qui récompense la colère finit par récompenser la haine des femmes : la radicalisation des plus jeunes commence là. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
#Féminisme #Masculinisme #Incels #IAéthique #Algorithmes #Radicalisation #SociétéNumérique