Violences faites aux femmes : pourquoi un paléoanthropologue y voit une menace pour l'espèce
La première menace pour l’avenir d’Homo sapiens ne serait ni le climat ni les machines, mais ce que nous faisons aux femmes. C’est la thèse du paléoanthropologue Pascal Picq dans Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle (Odile Jacob, mai 2026). Un livre qui retire à la violence masculine son alibi le plus tenace : la nature.
Un paléoanthropologue sur le terrain du féminisme
On connaît Pascal Picq pour ses travaux sur l’évolution humaine, menés au Collège de France dans le sillage d’Yves Coppens. Avec ce livre paru chez Odile Jacob en mai 2026, prolongement de Et l’évolution créa la femme (2020), il porte le regard long de la paléoanthropologie sur une urgence très contemporaine. Sa proposition centrale tient en une phrase : la domination masculine est une construction historique et culturelle, pas une loi de la nature. Le déplacement n’est pas anodin. Il fait passer la violence du registre de la fatalité à celui de la responsabilité.
Ce que l'évolution dit vraiment
L’argument s’appuie sur la comparaison entre espèces. Chez les grands singes proches de nous, Picq rappelle que la coercition des mâles envers les femelles est bien plus rare qu’on ne le croit, et que les modes d’organisation sociale varient énormément, du plus hiérarchique au plus égalitaire. Cette diversité ruine l’idée d’un déterminisme biologique : aucune structure n’est inévitable. L’humanité fait pourtant exception sur un point sombre. Aucune autre espèce de grands singes ne tue autant ses femelles que la nôtre, ce qui justifie, sous la plume de Picq, l’emploi du mot féminicide.
Des chiffres qui donnent le vertige
Les données contemporaines confirment l’ampleur du phénomène. Selon des estimations conjointes de l’Organisation mondiale de la santé et d’ONU Femmes, près d’une femme sur trois dans le monde a subi au cours de sa vie des violences physiques ou sexuelles. Un rapport d’ONU Femmes et de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime recense environ 45 000 femmes et filles tuées en 2021 par un partenaire ou un membre de leur famille, soit plus de la moitié des femmes victimes d’homicide. En France, l’étude du ministère de l’Intérieur sur les morts violentes au sein du couple dénombre 118 femmes tuées par leur partenaire en 2022 et 94 en 2023. La plupart de ces meurtres ont lieu dans l’espace privé, là où l’on attend la sécurité.
Inclure les femmes, une question de survie
Le geste le plus audacieux du livre est de relier cette violence à l’évolution même de l’espèce. Pour Picq, l’évolution n’est pas notre passé, c’est la réussite des générations futures. Or une humanité qui maintient la moitié de ses membres sous contrainte, qui les a longtemps infantilisées, le Code Napoléon en fit des mineures juridiques, et effacées de son récit, jusqu’à les gommer de la préhistoire, ampute son propre avenir. Inclure véritablement les femmes devient une condition de survie pour l’espèce. Le renversement est puissant : la cause des femmes engage l’humanité entière, bien au-delà d’un supplément moral.
Retirer l'alibi de la nature
Ce que ce livre accomplit de plus précieux, il le doit à sa discipline. En montrant que la domination ne s’inscrit pas dans nos gènes, il retire à la violence son alibi le plus commode, celui de la nature. Ce qui s’est construit au fil de l’histoire peut se déconstruire par d’autres choix. En tant que vice-présidente Partenariats d’ONU Femmes France, je mesure chaque jour combien cet alibi naturaliste pèse encore dans les têtes, et combien le démonter conditionne l’action. Picq ne promet pas que l’égalité adviendra seule. Il démontre qu’elle est possible, et c’est déjà considérable.
« Dire que la violence masculine est “naturelle”, c'est lui offrir l'alibi parfait. L'anthropologie de Pascal Picq retire cet alibi : ce qui s'est construit peut se déconstruire. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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