Inégalités climatiques : ceux qui polluent ne sont pas ceux qui paient
Éteignez la box la nuit. Baissez le chauffage d’un degré. Préférez la douche au bain, le vélo à la voiture, le bocal au plastique. Depuis des années, la sobriété nous parle sur un ton unique, comme si chacune et chacun pesait le même poids dans l’atmosphère. Les chiffres racontent autre chose. En novembre 2023, Oxfam publie, à partir des travaux du Stockholm Environment Institute, le rapport « Climate Equality » : en 2019, les 1 % les plus riches de la planète ont émis autant de carbone que les cinq milliards de personnes qui forment les deux tiers les plus pauvres de l’humanité. Soixante-dix-sept millions d’individus, seize pour cent des émissions mondiales de CO2.
Le World Inequality Lab tend le miroir inverse. Dans leur Climate Inequality Report 2023, Lucas Chancel, Philipp Bothe et Tancrède Voituriez établissent que la moitié la plus pauvre de la population mondiale émet environ 12 % des gaz à effet de serre, mais supportera près des trois quarts des pertes de revenus relatives causées par le dérèglement. À l’autre bout de l’échelle, les 10 % les plus riches produisent près de la moitié des émissions et n’absorberont qu’environ 3 % de ces pertes. Relisez ces deux phrases. Elles ne décrivent pas une crise écologique qui aurait, en prime, des effets sociaux. Ce qu’elles décrivent, c’est une crise sociale qui a pris la forme du climat.
Nous continuons pourtant de parler du réchauffement comme d’une affaire d’espèce : « l’humanité » a déréglé la planète, « nous » devons changer. Ce pronom collectif est confortable. Il dilue la responsabilité là où elle est concentrée, et il étale la facture là où elle devrait être ciblée. Je propose de le regarder pour ce qu’il est : un choix politique déguisé en évidence grammaticale.
L'atmosphère, un bien commun privatisé par le haut
Commençons par ce qui ne se voit pas dans les campagnes de sensibilisation : la géographie sociale du carbone. Longtemps, on a résumé la question climatique à un face-à-face entre pays riches et pays pauvres, Nord pollueur contre Sud victime. Ce cadre garde sa part de vérité historique. Il est pourtant devenu insuffisant, car les travaux du World Inequality Lab montrent que les inégalités d’émissions à l’intérieur des pays pèsent désormais plus lourd que les écarts entre pays. Un cadre dirigeant de São Paulo ou de Mumbai émet davantage qu’une aide-soignante de Lille. Le carbone suit l’argent bien plus fidèlement qu’il ne suit les frontières.
La France n’échappe pas à la règle. Selon Oxfam France, l’empreinte carbone moyenne d’une personne appartenant aux 10 % les plus aisés du pays est plus de quatre fois supérieure à celle d’une personne parmi les 50 % les plus modestes, et l’écart devient vertigineux quand on isole le sommet de la pyramide. Rien de mystérieux là-dedans. Plus de surface habitée, plus de résidences, plus de vols, plus de biens, plus de patrimoine placé dans des activités fortement émettrices : chaque étage de revenu ajoute sa couche.
L’aviation offre l’exemple le plus parlant. Les chercheurs Stefan Gössling et Andreas Humpe ont estimé en 2020, dans la revue Global Environmental Change, qu’environ 1 % de la population mondiale était responsable de la moitié des émissions du transport aérien de passagers, tandis que la grande majorité de l’humanité n’avait pas pris l’avion une seule fois dans l’année étudiée. Quand on parle de « l’impact de l’avion », on parle donc surtout de l’impact de quelques-uns, que tous subissent.
Un dernier étage reste presque toujours hors champ : celui des investissements. Chez les plus fortunés, une part croissante de l’empreinte ne tient pas à ce qu’ils consomment mais à ce qu’ils possèdent, c’est-à-dire aux actifs qui financent l’extraction, le ciment, l’acier, les énergies fossiles. Aucune campagne sur les gestes du quotidien ne s’adresse à lui. Ce carbone-là ne fait pas la vaisselle, ne prend pas de bain : il circule dans des portefeuilles.
La facture qui descend l'escalier social
Si les émissions montent l’escalier, les dégâts le descendent. Le dérèglement climatique frappe d’abord là où l’on ne peut ni partir, ni climatiser, ni reconstruire. Les ménages modestes habitent plus souvent les logements mal isolés, étouffants l’été et glacials l’hiver. Ils travaillent plus souvent dehors ou dans des lieux sans protection thermique : chantiers, champs, entrepôts, cuisines, services de livraison. Rares sont ceux qui disposent d’une épargne capable d’amortir une récolte perdue, un logement inondé, un arrêt de travail en pleine canicule.
À l’échelle mondiale, Oxfam estime que les seules émissions des 1 % les plus riches suffiront à provoquer environ 1,3 million de décès supplémentaires liés à la chaleur. Le même rapport observe que, face aux inondations, les pays les plus inégalitaires comptent sept fois plus de morts que les pays plus égalitaires. Un phénomène météorologique identique ne produit donc pas le même bilan selon la manière dont une société répartit ses ressources. L’eau monte de la même façon partout. La mort, non.
Cette mécanique prolonge une réalité que je décrivais à propos du gradient social qui sépare les espérances de vie : le corps enregistre la position sociale, et le climat accentue cette écriture. Une vague de chaleur n’invente pas les inégalités de santé. Elle les révèle en quelques jours, avec la brutalité d’un révélateur photographique.
Il faut aussi compter la double peine économique. Quand l’énergie, l’alimentation ou l’assurance habitation renchérissent sous l’effet des aléas climatiques, la hausse représente quelques pourcents d’un budget aisé et une part décisive d’un budget contraint. Même prix affiché, poids réel incomparable. Ce que la statistique appelle « choc » se traduit, en bas de l’échelle, par des arbitrages entre se chauffer et se nourrir.
La sobriété prêchée à ceux qui la pratiquent déjà
Voici le paradoxe le plus corrosif. Les injonctions à la sobriété s’adressent avec la même insistance à toute la population, alors qu’une large partie de celle-ci vit déjà une sobriété subie. On demande de réduire le chauffage à ceux qui le coupent en fin de mois. L’avion, on invite à y renoncer des personnes qui ne l’ont jamais pris. Quant à la voiture, elle est reprochée à celles et ceux que l’absence de transports publics condamne à rouler.
Ce décalage n’est pas qu’une maladresse de communication. Il produit de la colère, et cette colère a déjà fait dérailler des politiques climatiques. En France, l’automne 2018 l’a montré : une hausse de la fiscalité sur les carburants, pensée comme un signal-prix universel, a pesé proportionnellement plus lourd sur les ménages ruraux et modestes, qui n’avaient pas d’alternative. Le mouvement des gilets jaunes est né dans cette brèche, et une formule a fait le tour du pays : « fin du monde, fin du mois, même combat ». Elle disait l’essentiel. Une transition perçue comme injuste n’est pas seulement moralement contestable, elle est politiquement impossible.
On retrouve ici un réflexe que j’ai déjà analysé à propos du mythe méritocratique qui protège les systèmes inégaux : ramener une question structurelle à une affaire de vertu individuelle. Hier, la réussite relevait du seul mérite. Aujourd’hui, l’écologie relèverait des seuls petits gestes. Dans les deux cas, le récit transforme un problème de règles en problème de comportements, et déplace le regard du sommet vers la base.
Soyons précises. Les gestes individuels comptent, surtout chez ceux dont l’empreinte est élevée. Mais leur mise en scène universelle sert d’écran. Elle permet à chacun de se sentir un peu coupable, donc à personne de se sentir vraiment responsable.
Le bilan carbone qui s'arrête au comité de direction
Les organisations reproduisent ce schéma à leur échelle, souvent sans le voir. Dans beaucoup d’entreprises, la politique climat se décline en consignes adressées à toutes les équipes : impression recto verso, gourdes, extinction des écrans. Pendant ce temps, les déplacements en avion se concentrent sur une poignée de fonctions, presque toujours situées en haut de l’organigramme. Les décisions qui pèsent vraiment, localisation des sites, choix des fournisseurs, politique d’investissement, se prennent dans des instances où ceux qui en subiront les effets ne siègent pas.
Quel que soit le périmètre final des obligations européennes de reporting extra-financier, la question reste entière : qui, dans l’entreprise, émet quoi, et qui en supporte les conséquences ? Un bilan carbone agrégé ne répond pas à cette question. Il donne une moyenne, et les moyennes sont précisément l’endroit où les inégalités disparaissent.
Trois leviers changent la donne. D’abord, ventiler les émissions liées aux déplacements et aux avantages par niveau hiérarchique, et publier le résultat en interne. Ensuite, indexer une part significative de la rémunération variable des dirigeants sur des objectifs climatiques vérifiables, plutôt que de faire porter l’effort sur les consignes générales. Enfin, associer aux plans d’adaptation celles et ceux qui sont exposés en première ligne : les équipes qui travaillent dehors, dans la chaleur, dans des bâtiments mal conçus. Leur expertise d’usage vaut bien des audits.
Ce travail relève de la gouvernance, pas de la communication. C’est exactement le type de chantier sur lequel j’accompagne les directions qui veulent sortir de la RSE de façade : si c’est votre cas, parlons de la manière de le mener ensemble.
Le pollueur-payeur, promesse ou alibi ?
La France a pourtant écrit la réponse dans sa Constitution. L’article 4 de la Charte de l’environnement dispose que toute personne doit contribuer à la réparation des dommages qu’elle cause à l’environnement, dans les conditions définies par la loi. Le principe pollueur-payeur existe. Son application, elle, reste proportionnelle à la capacité de résistance des pollueurs, c’est-à-dire inversement proportionnelle à leur responsabilité.
Prendre ce principe au sérieux supposerait de déplacer l’effort vers le haut. D’abord une fiscalité carbone progressive, qui épargne les usages contraints et frappe les usages de luxe. Puis une taxation des vols fréquents et de l’aviation privée plutôt qu’une hausse uniforme. Il faudrait aussi un débat assumé sur la contribution des très grands patrimoines, dont une partie finance les activités les plus émettrices. Une redistribution visible, enfin, pour que chaque euro prélevé au nom du climat serve aussi à protéger ceux qui en paient déjà le prix.
Rien de tout cela n’est technique. Tout cela est politique. La vraie ligne de fracture ne passe pas entre ceux qui croient au réchauffement et ceux qui le nient, mais entre ceux qui acceptent de regarder qui le produit et ceux qui préfèrent parler de l’humanité en général. Nommer les responsabilités n’est pas diviser. C’est la condition pour que l’effort collectif soit accepté, donc tenu dans la durée.
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« Le climat ne frappe pas l'humanité au hasard : il frappe dans l'ordre inverse des responsabilités, et nous appelons cela une catastrophe naturelle. »
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Et si la justice n'était pas le prix de la transition, mais sa condition ?
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