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Surendettement : l'assurance protège-t-elle encore les femmes ?

Silhouette de femme de dos sous un parapluie dans une rue pavée sous la pluie, à côté d'une chaise pliante vide restée à découvert, métaphore d'une protection qui ne couvre pas tout le monde

En 2025, 148 013 ménages ont déposé un dossier de surendettement auprès de la Banque de France, soit 9,8 % de plus qu’en 2024. Derrière ce total, l’enquête typologique publiée le 17 février 2026 dessine un portrait d’une précision cruelle. Les femmes représentent 55 % des personnes surendettées, contre 52 % de la population. Plus de la moitié vivent seules, et 21 % appartiennent à une famille monoparentale, dont les chefs de famille sont presque exclusivement des mères. Leur niveau de vie médian s’établit à 1 206 euros par mois, 42 % en deçà de celui de l’ensemble des Français. Le 5 mars, une seconde étude de la Banque de France a affiné le tableau : les femmes seules avec enfants pèsent 18,9 % des personnes surendettées, alors qu’elles ne représentent que 7,9 % de la population.

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Leadership inclusif et féminin · 28 octobre 2026 · 7 min de lecture

J’ai passé treize ans dans des comités exécutifs de l’assurance et de la mutualité. Je connais la promesse de ce métier, je l’ai défendue en réunion, en conseil, devant des clients : mettre en commun le risque pour que l’accident d’une personne ne devienne pas sa ruine. Ces chiffres me posent une question que je n’ai plus le droit d’éluder. Pour qui cette promesse est-elle encore tenue ?

La chute a un visage, et il est souvent féminin

Le surendettement ne naît presque jamais d’une folie dépensière. Il naît d’une rupture : une séparation, une perte d’emploi, une maladie, un enfant à élever seule. Les données de la Banque de France le confirment sans ambiguïté. Un quart des personnes surendettées sont en recherche d’emploi, contre 7,7 % de la population active. L’endettement total des dossiers déposés atteint 5 milliards d’euros, en hausse de 11,1 % sur un an.

L’étude publiée en mars par Nicoletta Berardi, Cécile Chenesseau, Laure Lalouette et Soledad Zignago va plus loin, et je la recommande à quiconque prétend parler d’égalité économique. Parmi les familles monoparentales surendettées, 61 % des mères cheffes de famille ont une capacité de remboursement négative, contre 57 % des pères dans la même situation. Moins de la moitié de leurs ressources proviennent d’un revenu d’activité : 46 %, contre 60 % chez les hommes. Les femmes surendettées portent un endettement médian plus faible que les hommes, mais davantage de dettes de consommation, parce qu’elles sont plus souvent locataires et qu’elles financent le quotidien.

Voilà la mécanique. Une femme gagne moins, prend plus souvent en charge les enfants après une séparation, et finance seule ce qui ne se reporte pas : le loyer, la cantine, les vêtements d’hiver. Le premier imprévu ne trouve aucune réserve pour l’absorber. Dans son rapport sur la pénalité maternelle et le plafond de mère, le Haut Conseil à l’égalité l’a documenté en détail : l’arrivée des enfants explique l’essentiel de l’écart de revenus entre les femmes et les hommes. Le surendettement en est la queue de comète, le moment où cet écart cesse d’être une moyenne pour devenir une lettre recommandée.

Une protection taillée pour le salarié en CDI

Notre système de protection a été dessiné autour d’une figure précise : le salarié à temps plein, en contrat à durée indéterminée, dont l’employeur souscrit un contrat collectif et prélève les cotisations sur la fiche de paie. Pour lui, la prévoyance fonctionne plutôt bien. Arrêt de travail, invalidité, décès : les garanties s’enclenchent, les délais sont connus, l’assureur sait à qui il parle.

Dès que le parcours se fragmente, la couverture s’effrite. Temps partiel, contrats courts, périodes de chômage, statut d’indépendante : chaque discontinuité retire une brique au filet. Or ces parcours sont précisément ceux des femmes, et plus encore ceux des mères seules. Le système ne les exclut pas par une règle écrite. Il les exclut par construction, parce qu’il n’a jamais été pensé pour elles.

Un chiffre de l’étude de mars m’a arrêtée net. Les entrepreneuses individuelles représentent 45 % des dossiers de surendettement déposés par des entrepreneurs individuels, alors que les femmes ne pèsent que 25 % des dirigeants en France. Elles prennent le risque d’entreprendre, celui qu’on encourage dans tous les discours sur l’audace et l’autonomie, avec des filets plus minces et des réserves plus faibles. Quand l’activité trébuche, la chute est plus dure. Ce constat devrait figurer dans chaque plan de soutien à l’entrepreneuriat féminin, au même titre que l’accès au financement.

J’ai vu de près comment se conçoivent les produits d’assurance. Les équipes partent d’un profil de référence, calculent un risque moyen, ajustent les garanties à la marge. Rien de malveillant dans cette méthode. Elle a seulement un angle mort : les personnes dont la vie ne ressemble pas au profil de référence deviennent des exceptions, puis des cas particuliers, puis des refus. Changer de profil de référence ne coûte presque rien. Il suffit de décider que la mère seule à temps partiel fait partie du cœur de cible, et non de ses marges.

La loi Lemoine, preuve qu'une règle peut rouvrir une porte

Je ne veux pas écrire un réquisitoire sans issue, parce que l’histoire récente prouve qu’une décision politique peut changer des vies. Depuis le 1er juin 2022, la loi Lemoine interdit à l’assureur de demander un questionnaire de santé pour un prêt immobilier lorsque la part assurée ne dépasse pas 200 000 euros par personne et que le crédit se termine avant le soixantième anniversaire de l’emprunteur. Le droit à l’oubli pour les cancers et l’hépatite C, lui, est passé le 2 mars 2022 de dix à cinq ans après la fin du protocole thérapeutique, en l’absence de rechute.

Concrètement, une femme soignée d’un cancer du sein il y a six ans n’a plus à le déclarer pour emprunter. Elle n’a plus à justifier sa guérison devant un tarificateur, ni à payer une surprime pour une maladie dont elle est sortie. Les effets sont mesurables. Selon les statistiques de la convention AERAS, les demandes d’assurance de prêt présentant un risque aggravé de santé sont tombées à 7,4 % de l’ensemble en 2024, contre 9,6 % en 2022, une baisse que les signataires attribuent notamment à la loi Lemoine.

La leçon dépasse l’assurance emprunteur. Pendant des années, le secteur a expliqué qu’il était techniquement impossible de faire autrement, que la sélection médicale protégeait l’équilibre des contrats, que toute ouverture ferait exploser les primes. La loi a tranché, le marché s’est adapté, et personne ne réclame aujourd’hui le retour du questionnaire. L’impossible était une habitude.

Apprendre à regarder l'argent

Les chiffres disent la chute. Ils disent moins le silence qui la précède. La honte financière pousse à retarder l’appel à l’aide, à éviter le conseiller bancaire, à cacher le courrier dans un tiroir. Pour beaucoup de femmes, l’argent reste un sujet que l’on a appris à taire, par pudeur ou par crainte d’être jugée. L’argent, on nous apprend à le gagner. Rarement à le regarder.

C’est le sens du jeu Égali€ash, conçu au sein de l’association Parité Assurance, dont j’ai rejoint le groupe de travail, et récompensé le 1er octobre par le Trophée d’or de l’Innovation Sociétale aux Trophées de l’Assurance. Autour d’un plateau, des femmes de tous âges parlent de budget, de retraite, de séparation et de patrimoine sans se justifier. Une partie ne remplace pas une politique publique. Elle crée en revanche ce qui manque le plus en amont du surendettement : un endroit où poser ses questions avant que la situation ne devienne irréversible.

L’éducation financière est trop souvent présentée comme un supplément d’âme, une option sympathique pour les journées thématiques. Les données de la Banque de France montrent qu’elle relève de la prévention, au même titre que le dépistage en santé. Comprendre un contrat de prévoyance, savoir ce que couvre une assurance de prêt, connaître ses droits en cas de séparation : ces connaissances valent davantage qu’un produit financier supplémentaire.

Un droit à la protection, comme il existe un droit au compte

Le droit au compte bancaire existe en France, la loi Lemoine a ouvert l’assurance emprunteur, les mutuelles savent mutualiser à grande échelle. Les outils sont là. Ce qui manque, c’est la décision de regarder le système à partir de celles qu’il laisse dehors, et non à partir du profil pour lequel il a été dessiné.

Trois chantiers me semblent mûrs. Premier chantier, mesurer : les assureurs devraient publier, par sexe et par situation familiale, leurs taux de refus, de surprime et d’exclusion de garantie, comme les entreprises publient désormais leurs écarts de rémunération. Deuxième chantier, rendre la prévoyance portable, attachée à la personne plutôt qu’au contrat de travail, pour que les parcours fragmentés cessent d’être des parcours découverts. Troisième chantier, financer l’éducation financière comme une politique de prévention, avec des moyens et des indicateurs, et non comme une opération de communication.

Je reste convaincue que l’assurance est l’une des plus belles inventions sociales qui soient. Elle repose sur une idée simple et radicale : personne ne devrait affronter seul le malheur qui peut frapper n’importe qui. Les chiffres du surendettement nous disent que cette idée s’est arrêtée en chemin, quelque part entre le salarié en CDI et la mère seule à temps partiel. Il nous revient de lui faire parcourir la distance qui reste, celle qui sépare les inégalités sociales que l’on mesure de la protection que l’on accorde.

« La mutualisation est une promesse faite à toutes et à tous. Quand elle ne tient que pour celles et ceux qui ont déjà un filet, elle devient un privilège. »

Tania Gombert

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Et si l'on mesurait la qualité d'un système d'assurance au nombre de personnes qu'il cesse de laisser dehors ?

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