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Les mots ne tirent pas, ils désignent les cibles

Mur de béton gris d'une cité, couvert d'affiches déchirées vierges, au centre une cible peinte à la bombe, lumière rasante de fin de journée, aucune personne, aucun texte

Vendredi 23 octobre, vers 10 heures, un homme a ouvert le feu depuis sa voiture sur des passants, en huit endroits, sur douze kilomètres, entre Trappes et La Verrière, dans les Yvelines. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué avenue Salvador-Allende. Il s’entraînait au MMA dans un club d’Aubervilliers. Sept personnes ont été blessées, dont une fillette de 12 ans touchée de huit balles devant une pharmacie. Le parquet national antiterroriste s’est saisi de l’enquête, avec la circonstance aggravante du motif raciste. Selon les éléments rapportés depuis, le suspect aurait dit vouloir « venger les commerçants » pillés le 17 octobre, en visant « des Noirs et des Arabes ».

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Impact systémique · 28 octobre 2026 · 7 min de lecture

Je dois commencer par ce que je ne sais pas, parce que c’est la seule manière honnête de parler de ce qui suit. L’homme interpellé, 39 ans, est présumé innocent tant qu’un tribunal ne l’a pas jugé. Selon le procureur, il ne conteste pas les faits mais réfute leur caractère raciste. Son état psychiatrique est examiné. Je n’écris pas qu’un éditorialiste a armé sa main, ni qu’un parti a guidé sa voiture. Rien ne le démontre, et je ne veux pas commettre la faute que je reproche aux autres. Je veux comprendre autre chose, qui ne dépend pas de l’enquête : comment, dans un pays, une couleur de peau devient une cible.

Ni Pengo ni l'enfant n'avaient rien pillé

Commençons par les victimes, puisqu’elles disparaissent toujours les premières dans ce genre de récit. Pengo Bossio Wangi était Français, d’origine congolaise, chrétien selon sa famille. Il n’était ni un pillard du 17 octobre, ni l’un de ces « jeunes de banlieue » que tant de commentateurs ont cru reconnaître sous les capuches. Ce matin-là, il marchait dans sa ville. La fillette de 12 ans non plus n’avait rien pillé. Elle était dans la rue un vendredi matin. Son pronostic vital n’est plus engagé depuis le 25 octobre.

C’est là que tient tout le mécanisme, et il est d’une simplicité terrible. Le tireur ne cherchait pas des coupables, il cherchait une couleur. Il a tiré sur une maison de santé, sur une station-service, sur une voiture où se trouvaient une mère et sa fille. Pour lui, n’importe quel Noir ou n’importe quel Arabe de Trappes répondait des vitrines brisées à Paris six jours plus tôt. Cette équivalence, entre une personne et le groupe auquel on l’assigne, il ne l’a pas inventée seul dans sa voiture. Elle circulait déjà, à visage découvert, à des heures de grande écoute.

Comment on fabrique une cible

Le 17 octobre, la journée de mobilisation contre la vie chère a été marquée à Paris par des violences et des pillages. Les jours suivants, on a beaucoup parlé de ceux qui les avaient commis. En direct sur LCI, Éric Zemmour a décrit une « horde de barbares maghrébins et africains », et y a vu « le véritable visage du grand remplacement ». Ses propos ont été signalés à l’Arcom. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a désigné comme premiers responsables « les factieux et les racailles », et parlé d’« un type de population ». D’autres responsables de droite et d’extrême droite ont relié ces violences à l’immigration.

Ce que ces phrases ont en commun, ce n’est pas la violence de leur ton. C’est leur grammaire. Elles ne désignent pas des individus qui ont commis des actes, elles désignent des origines. Au lieu de « ceux qui ont pillé », on entend « les Maghrébins et les Africains ». Ce glissement change tout. Un pillard peut être arrêté, jugé, condamné : c’est le travail de la justice. Une origine ne peut être ni jugée ni condamnée. Elle ne peut qu’être soupçonnée en bloc, et c’est précisément ce que fait un discours qui transforme un fait divers en preuve d’une invasion. Les jeunes jugés depuis pour ces pillages racontent d’ailleurs, devant les tribunaux, des histoires beaucoup plus variées que celle des plateaux.

Trappes connaît ce mécanisme mieux que personne. Depuis dix ans, la ville a été qualifiée de « Trappistan » sur un plateau de télévision, de « ville musulmane régie par la loi islamique », de « République islamique en miniature, capitale européenne du djihad » par Jordan Bardella en 2022, propos pour lesquels il a été mis en examen pour diffamation. StreetPress a reconstitué cette décennie de stigmatisation, et les habitants le disent avec leurs mots : « On est désormais exposé à la mort. » Quand on répète pendant dix ans qu’une ville est un territoire ennemi, on ne peut pas s’étonner tout à fait que quelqu’un finisse par la traiter comme telle.

Le racisme qui tue n'est pas une première

Il serait commode de faire de Trappes un accident, l’acte d’un homme seul et malade, sans précédent ni lendemain. Les faits ne le permettent pas. Le 19 mars 2022, l’ancien rugbyman argentin Federico Martín Aramburú a été abattu à Paris par des hommes issus de groupuscules d’extrême droite. Trois ans plus tard, en avril 2025, Aboubakar Cissé a été tué de dizaines de coups de couteau dans une mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard, par un homme qui filmait la scène en insultant l’islam. En mai 2025, Hichem Miraoui, coiffeur tunisien, a été abattu de cinq balles par son voisin à Puget-sur-Argens, et pour la première fois le parquet antiterroriste s’est saisi d’un meurtre raciste de ce type.

À chaque fois, le même cycle. L’émotion, puis la prudence des mots, puis l’hypothèse du déséquilibré isolé, puis l’oubli. Et à chaque fois, la question que personne ne veut poser trop fort : pourquoi ces hommes isolés choisissent-ils toujours les mêmes victimes ? Un déséquilibre psychique peut expliquer un passage à l’acte. Il n’explique pas le choix de la cible. Personne ne délire au hasard sur une couleur de peau ; on délire avec les mots qu’on a reçus. C’est ce que disaient, le 27 octobre, près d’une centaine de personnalités dans une tribune publiée par Politis : « Nous savions tous qu’un jour, les mots de la haine tueraient. »

Une justice des mots à deux vitesses

Regardez maintenant comment la France a nommé ce qui s’était passé. L’Élysée a parlé d’emblée d’un « attentat terroriste raciste », et le ministre de l’Intérieur d’un « crime terroriste ». Cette clarté mérite d’être saluée. Mais à droite, les premières réactions ont évité le mot racisme. Au Rassemblement national, Marine Le Pen a parlé d’un « acte barbare », pendant que Sébastien Chenu qualifiait Trappes de « foyer de jihadistes » et qu’Edwige Diaz reprenait l’expression « République islamique en miniature ». Le jour même où ses habitants étaient pris pour cibles, la ville se voyait encore désignée comme menace. Dimanche soir, selon Arrêt sur images, un journal télévisé parlait de « fusillade » et de « tireur des Yvelines » quand un autre disait « acte terroriste raciste ».

J’ai déjà écrit sur ce sentiment d’une justice à deux niveaux. Je le retrouve ici, et je le soumets aux faits avant de l’écrire. Quand l’assaillant se réclame de l’islam, le mot terrorisme arrive en premier et l’hypothèse psychiatrique est accueillie avec soupçon. S’il vise des Noirs et des Arabes, l’hypothèse psychiatrique arrive vite, et le mot racisme doit se battre pour exister. L’expertise dira ce qu’elle doit dire sur cet homme, et je la respecterai. Mais un pays qui hésite à nommer le racisme quand il tue enseigne à ceux qui le portent qu’il est une opinion comme une autre.

Il y a aussi l’autre face, et je ne veux pas l’oublier. Le Monde a publié qu’un tract d’un parti avait été trouvé dans la voiture du suspect ; le parquet l’a démenti, et ce parti poursuit le journal en diffamation. Cette erreur a fait du mal à la cause qu’elle croyait servir. On ne combat pas une désignation par une autre, ni un amalgame par une approximation. La rigueur n’est pas une politesse envers ses adversaires. C’est la condition pour être cru quand on dit que des mots ont fabriqué une cible.

Ce que je fais de ma colère, et ce que je vous demande

Je suis une femme de couleur, franco-malgache. Le tireur de Trappes visait des couleurs de peau, et je sais ce que cela veut dire de lire ces mots-là. Je ne vais pas faire semblant d’écrire ce texte depuis nulle part. Quand une actualité me met dans cet état, je fais ce que j’ai décrit la semaine dernière à propos des journaux télévisés : je vais chercher les relevés, les dates, les citations exactes, avant d’écrire. Les comptages précis du temps d’antenne de cette semaine n’existent pas encore. Mais les mots sont là, datés, signalés, archivés. Ma colère est restée intacte après les avoir vérifiés. Elle a seulement gagné des noms et des dates.

Alors voici ce que je demande, et à qui. Aux chaînes qui invitent, de mesurer ce qu’elles diffusent quand elles laissent dire qu’une origine est une menace : l’Arcom a été saisie, et sa décision dira si ce qu’on a entendu sur LCI relève encore du débat. Je demande aux responsables politiques de nommer le racisme quand il tue, aussi vite qu’ils nomment le terrorisme quand il vient d’ailleurs. Et je demande aux médias de reprendre le nom de Pengo Bossio Wangi plus souvent que celui de son meurtrier présumé. À chacun de nous, enfin, de remarquer le moment où un fait devient une origine dans une phrase. Ce moment est minuscule. C’est là que commence la désignation.

Ce mercredi, une marche blanche a lieu à La Verrière, et vendredi des rassemblements à La Verrière puis à Trappes. Un hommage national a été annoncé, sans date. Il faudra qu’il dise le mot. J’écrivais la semaine dernière que reconnaître un crime ne coûte rien si l’on refuse d’en regarder les conséquences. C’est vrai aussi d’un attentat : le condamner est facile, regarder ce qui l’a rendu pensable l’est beaucoup moins.

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« Aucun discours n'a appuyé sur la détente. Mais avant qu'un homme tire sur une couleur de peau, il faut que quelqu'un lui ait appris à la voir comme une menace. »

Tania Gombert

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Et si, la prochaine fois qu'un fait divers devient une origine dans la bouche d'un invité, quelqu'un sur le plateau demandait simplement : de qui parlez-vous, exactement ?

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