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Navi Pillay, prix Nobel de la paix : la fille du chauffeur de bus

Fauteuil de juge vide derrière un long pupitre en bois dans une salle d'audience sobre et sombre, éclairé par un unique faisceau de lumière venu d'en haut, métaphore de la place que l'on prend

Le 9 octobre 2026, le comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix à Navanethem Pillay, que tout le monde appelle Navi, juriste sud-africaine de 85 ans, « pour ses efforts en faveur de la promotion de la paix et du droit international ». Elle est la première Sud-Africaine à recevoir ce prix, et le premier lauréat venu d’Afrique du Sud depuis Nelson Mandela et Frederik de Klerk en 1993. Sa première réaction a fait sourire : « Si vous applaudissez un peu plus fort, je partagerai peut-être le prix avec Trump. » Puis, en avocate et en juge qu’elle est restée, elle a dit vouloir vérifier que c’était bien vrai.

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Leadership inclusif et féminin · 10 octobre 2026 · 7 min de lecture

Les portraits publiés depuis vendredi alignent ses titres : juge internationale, haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, présidente de commission d’enquête. Je retiens d’abord un détail que beaucoup mentionnent à peine. Son père conduisait un bus.

Durban, 1941 : un point de départ qui aurait dû tout décider

Navi Pillay naît le 23 septembre 1941 à Durban, dans un quartier pauvre, au sein d’une famille d’origine tamoule. Son père est chauffeur de bus et pêche pour compléter ses revenus. Quelques années plus tard, l’apartheid devient la loi du pays. Elle cumule tout ce que ce système a décidé de tenir à l’écart : elle n’est pas blanche, elle est pauvre, et elle est une femme.

À l’université du Natal, elle étudie le droit. En 1967, elle devient la première femme non blanche à ouvrir son propre cabinet d’avocate dans la province. Elle défend des militants anti-apartheid. En 1973, elle obtient pour les prisonniers politiques de Robben Island, parmi lesquels Nelson Mandela, le droit de recevoir la visite d’un avocat. Elle part ensuite à Harvard, où elle soutient un doctorat en droit en 1988. En 1995, Mandela, devenu président, la nomme à la Haute Cour : elle est la première femme non blanche à y siéger.

Je répète souvent, depuis ma conférence TEDx, que notre point de départ ne détermine jamais notre point d’arrivée, et j’y crois. Cette phrase peut pourtant avoir quelque chose d’injuste quand on la lance sans mesurer ce qu’il faut traverser pour qu’elle devienne vraie. La trajectoire de Navi Pillay donne la mesure. Il a fallu des décennies, des portes fermées, des procès gagnés un à un contre un système conçu pour qu’elle reste à sa place. J’ai écrit sur l’héritage, angle mort de l’égalité des chances : le sien était fait de presque rien, sauf d’un refus obstiné de s’y résigner.

Arusha, 1998 : le viol cesse d'être un butin de guerre

En 1995, elle rejoint le Tribunal pénal international pour le Rwanda, créé après le génocide des Tutsi, qu’elle présidera de 1999 à 2003. Le 2 septembre 1998, le tribunal rend son jugement dans l’affaire Akayesu, du nom d’un ancien bourgmestre de la commune de Taba. Pour la première fois, une juridiction internationale reconnaît que le viol et les violences sexuelles peuvent constituer des actes de génocide et des crimes contre l’humanité. Navi Pillay fait partie des juges.

Ce tournant ne doit rien au hasard. L’acte d’accusation initial ne comportait aucun chef de violences sexuelles. En mai 1997, des femmes rwandaises appelées à témoigner ont parlé des viols, presque incidemment. Le procureur a enquêté, puis obtenu le 17 juin 1997 la modification de l’acte d’accusation. Navi Pillay était la seule femme parmi les trois juges de la chambre, et plusieurs récits lui attribuent un rôle dans les questions qui ont permis à ces témoignages d’émerger. Elle a toujours, pour sa part, rendu hommage au courage de celles qui ont parlé. Quand celles qui ont subi sont entendues, et qu’une femme siège parmi ceux qui écoutent, le droit cesse d’être aveugle à ce qu’il ne voulait pas voir.

Elle a résumé la portée de cette décision en une phrase que je n’ai jamais oubliée : « Depuis des temps immémoriaux, le viol est considéré comme un butin de guerre. Désormais, il sera considéré comme un crime de guerre. »

Il faut mesurer ce que cela a changé. Pendant des siècles, les violences infligées aux femmes dans les conflits ont été traitées comme un dommage collatéral, une fatalité, au mieux un sujet de mémoire. Le jugement Akayesu les a fait entrer dans le droit pénal international, avec un nom, des éléments constitutifs et des peines. Vingt ans plus tard, en 2018, le prix Nobel de la paix récompensait Denis Mukwege et Nadia Murad pour leur combat contre l’usage des violences sexuelles comme arme de guerre. Le chemin avait été ouvert à Arusha.

Cette décision me revient chaque fois qu’une institution traite des violences sexuelles comme une affaire de discipline interne. Je l’écrivais il y a quelques jours à propos de l’affaire Cornell : nommer un crime pour ce qu’il est reste la première condition pour que la justice s’en saisisse.

Une vie entière à faire entrer les femmes dans le droit

La suite du parcours tient de la même obstination. En 1992, elle cofonde Equality Now, une organisation internationale de défense des droits des femmes. De 2003 à 2008, elle siège à la chambre d’appel de la Cour pénale internationale. Puis, de 2008 à 2014, elle est haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, reconduite pour un second mandat. Depuis 2019, elle est juge ad hoc à la Cour internationale de justice dans l’affaire qui oppose la Gambie à la Birmanie au sujet du génocide des Rohingyas.

Ce qui me frappe, dans cette carrière, tient à la cohérence. La question raciale, celle des femmes et la question sociale n’y sont jamais séparées. Elle a vécu leur entrecroisement dans sa chair avant de le traduire en jurisprudence. C’est à ce croisement, racisme, féminisme et capital culturel, que Clotilde Boudet et moi avons consacré notre livre. Celles qui cumulent ces assignations voient le monde depuis un point où beaucoup ne vont jamais regarder.

Mon engagement à ONU Femmes France me l’a appris : le droit protège mal celles qu’il ne nomme pas. La carrière de Navi Pillay montre l’autre versant : quand une femme qui vient de loin accède à la fonction de juger, le droit change de regard.

Un prix qui dérange

Ce Nobel ne fait pas l’unanimité, et il serait malhonnête de le passer sous silence. De 2021 à novembre 2025, Navi Pillay a présidé la commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le Territoire palestinien occupé et Israël. En juin 2024, la commission a conclu que des crimes de guerre avaient été commis par le Hamas comme par Israël. Puis, en septembre 2025, elle a conclu qu’Israël avait commis un génocide à Gaza, conclusion que le gouvernement israélien rejette. Après l’annonce du prix, le ministère israélien des Affaires étrangères a estimé qu’il légitimait « la haine et les préjugés anti-israéliens », et Benyamin Nétanyahou a écrit que le comité Nobel avait « perdu sa boussole morale ». À l’ONU, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a salué une distinction « merveilleuse ».

Je n’ai ni la compétence ni la légitimité pour trancher à la place des juridictions une qualification aussi grave. Un principe, en revanche, me paraît non négociable : le droit international n’a de valeur que s’il s’applique à tous, aux ennemis comme aux alliés, aux puissants comme aux autres. Le comité Nobel a récompensé une femme qui a passé sa vie à défendre ce principe, au Rwanda, en Birmanie, au Proche-Orient, y compris quand il dérangeait.

Ce que ce prix dit aux petites filles de Durban et d'ailleurs

Depuis 1901, le prix Nobel de la paix n’a été attribué qu’à une vingtaine de femmes. Chacune de ces distinctions compte, parce qu’elle rend visible un travail que l’histoire officielle a longtemps attribué aux hommes : négocier, juger, reconstruire, protéger. Celle-ci compte doublement. Elle récompense une femme qui n’aurait jamais dû, selon les règles de son pays natal, accéder à aucune de ces fonctions.

Je pense aux petites filles qui grandissent aujourd’hui dans des quartiers pauvres, à Durban, à Antananarivo, à Saint-Denis ou ailleurs, et à qui l’on fait comprendre très tôt où est leur place. Navi Pillay ne promet à personne que ce sera facile. Sa vie leur dit pourtant quelque chose de plus précieux : la place qu’on vous assigne n’a aucune autorité sur celle que vous pouvez prendre.

Il reste à faire en sorte que ce chemin ne dépende plus d’un courage hors du commun. Une société juste se reconnaît au nombre de Navi Pillay qu’elle n’oblige plus à être exceptionnelles.

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« On peut naître du mauvais côté de toutes les lignes et finir par écrire le droit qui protège les autres. Encore faut-il qu'on cesse de compter sur l'héroïsme pour y arriver. »

Tania Gombert

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Et si l'on mesurait la paix au nombre de femmes qu'elle a fini par protéger, et à celles qu'elle laisse enfin juger ?

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