On peut éteindre votre IA à distance : la leçon de souveraineté que personne ne voulait entendre
Le 12 juin, deux des intelligences artificielles les plus puissantes du moment se sont éteintes d’un coup, partout dans le monde, sur ordre d’une administration étrangère. Des milliers d’organisations européennes ont vu leurs outils s’arrêter du jour au lendemain. Nous avons découvert notre dépendance le jour précis où quelqu’un, ailleurs, a décidé de s’en servir.
Le jour où deux intelligences se sont éteintes
Commençons par les faits, parce qu’ils sont sobres et qu’ils suffisent. Le 9 juin 2026, l’entreprise américaine Anthropic met sur le marché deux nouveaux modèles d’intelligence artificielle, Fable 5 et Mythos 5, parmi les plus avancés jamais proposés au public. Trois jours plus tard, le 12 juin en fin de journée, le département du Commerce des États-Unis adresse à l’entreprise une directive de contrôle des exportations : interdiction de donner accès à ces deux modèles à tout ressortissant étranger, où qu’il se trouve, y compris aux propres salariés non américains de la société. Anthropic est incapable de trier ses utilisateurs en temps réel selon leur nationalité. Pour se conformer à l’injonction, l’entreprise prend la seule décision possible à ses yeux : couper l’accès à Fable 5 et Mythos 5 pour tout le monde, sur toute la planète, y compris ses clients américains. Du jour au lendemain, des milliers d’organisations européennes qui avaient bâti des flux de travail entiers sur ces outils les ont vus s’arrêter net. Pas une cyberattaque. Pas une panne. Une lettre administrative, signée dans un autre pays, sous le droit d’un autre pays. Le motif invoqué tiendrait, selon l’administration américaine, à une faille de sécurité, un contournement qui aurait été découvert sur l’un des modèles. Anthropic le conteste : l’entreprise affirme que la faille est étroite, qu’elle n’a rien d’inédit, et qu’un modèle concurrent comme GPT-5.5 permettrait exactement la même chose. Elle a publié un communiqué d’une politesse glaçante : elle se conforme à une directive légale, estime qu’il s’agit d’un malentendu, et travaille à rétablir l’accès dès que possible. Pendant ce temps, l’interrupteur, lui, reste baissé.
La dépendance, ce mot qu'on n'aime pas dire
Ce qui m’a saisie, ce n’est pas la prouesse technique ni même la brutalité de la coupure. C’est ce qu’elle a rendu visible. Nous avons, en quelques années, glissé une part considérable de notre travail, de notre information, parfois de notre pensée, dans des outils dont l’interrupteur se trouve à l’étranger. Tant que tout fonctionne, cette dépendance est invisible, confortable, presque douce. On ne la sent pas, exactement comme on ne sent pas l’air qu’on respire. Et puis un matin, quelqu’un coupe, et l’on découvre d’un coup à quel point on tenait debout grâce à une béquille que l’on ne possédait pas. Le plus troublant, dans l’affaire Fable, ce n’est pas qu’un État ait éteint un outil. C’est que la décision n’avait rien à voir avec nous. Les organisations européennes paralysées ce jour-là n’étaient ni visées, ni concernées, ni même informées. Elles ont été le dommage collatéral d’un bras de fer qui se jouait ailleurs, entre une entreprise et son propre gouvernement. Voilà ce qui distingue la dépendance d’un simple risque commercial. Quand un fournisseur fait faillite, on en change. Quand un service tombe en panne, on attend qu’il revienne. Mais quand l’arrêt vient d’une décision souveraine prise dans un autre pays, il n’y a ni concurrent à appeler, ni service après-vente, ni recours. Être dépendant, ce n’est pas seulement risquer qu’on vous coupe. C’est accepter d’avance que la décision de vous couper puisse être prise sans vous, pour des raisons qui ne vous regardent pas, et contre lesquelles vous n’avez aucun moyen d’agir.
Souveraineté ne veut pas dire repli
Le mot qui revient, depuis, est celui de souveraineté. Il faut le manier avec soin, parce qu’on lui fait souvent dire n’importe quoi. La souveraineté technologique, ce n’est pas l’autarcie, ni le rêve un peu vain de tout reconstruire entre soi. Ce n’est pas non plus un réflexe anti-américain, ni le prétexte commode d’un nationalisme qui s’habille en informatique. C’est quelque chose de beaucoup plus simple, et de beaucoup plus exigeant : la capacité de ne pas être débranché par la décision d’un autre. À Bruxelles, le porte-parole de la Commission pour le numérique, Thomas Regnier, a réagi en estimant que l’épisode renforçait la nécessité d’une souveraineté technologique européenne, et en soulignant le caractère discriminatoire d’une mesure visant les seuls ressortissants étrangers. En France, le député Philippe Latombe a parlé sans détour de l’existence d’un kill switch, d’un interrupteur d’arrêt logé hors de notre portée. D’autres voix, de tous bords, s’en sont emparées : Gabriel Attal a évoqué une véritable guerre de l’intelligence artificielle, tandis qu’à droite Jordan Bardella appelait à miser enfin pour de bon sur les champions européens comme Mistral AI. On peut trouver ces mots emphatiques, ou y voir une récupération politique facile. Ils décrivent pourtant une réalité très concrète : un levier dont nous dépendons, et dont nous ne tenons pas le manche. La bonne réponse à cela n’est ni la panique, ni le repli orgueilleux. C’est la lucidité. Savoir qui tient l’interrupteur. Et se demander, posément, ce que l’on est prêt à laisser dépendre d’une main qui n’est pas la nôtre.
Ce que les prédateurs nous ont déjà appris
En écrivant sur le pouvoir, j’ai retenu une chose, et l’affaire Fable la confirme avec une netteté presque scolaire. Le danger, le plus souvent, ne vient pas de la malveillance. Il vient de la certitude de ceux qui détiennent le levier, et de notre propre confort à ne pas vouloir voir notre dépendance. C’est tout le sujet de L’heure des prédateurs, l’essai de Giuliano da Empoli que j’ai longuement commenté : la puissance, aujourd’hui, ne s’exerce plus seulement par la force, mais par la maîtrise des infrastructures dont les autres ne peuvent plus se passer. Celui qui tient l’interrupteur détient une forme de pouvoir sur nous, même quand il ne s’en sert pas. Surtout quand il ne s’en sert pas, d’ailleurs : le 12 juin, personne n’a eu besoin de nous menacer. Il a suffi qu’une décision tombe, pour une raison qui nous était étrangère, et nos outils se sont tus. La vraie domination n’est pas dans la menace brandie. Elle est dans la situation où l’autre n’a même pas besoin de vous menacer pour que vous ajustiez déjà votre comportement, parce que vous savez, au fond, qu’il pourrait couper. C’est une dépendance qui travaille en silence, et qui façonne nos choix avant même qu’on nous demande quoi que ce soit. Nous avons construit notre quotidien sur des outils merveilleux. Nous avons oublié de nous demander qui, en dernier ressort, gardait la main sur l’interrupteur.
Garder la main
Je n’écris pas cela pour appeler à débrancher, ni pour bouder le progrès. Ces outils sont utiles, souvent admirables, et je serais malhonnête de prétendre m’en passer. Garder la main ne veut pas dire tout refuser : cela veut dire ne pas tout remettre à un seul fournisseur, dans un seul pays, sous un seul droit. Cela veut dire soutenir, pour de bon et pas seulement en discours, les alternatives européennes qui existent et qui se battent, depuis les modèles d’une société comme Mistral jusqu’aux infrastructures de calcul qu’il nous faudra bien, un jour, cesser de louer entièrement ailleurs. Cela veut dire traiter notre dépendance numérique pour ce qu’elle est devenue : une question politique, et plus seulement une affaire d’ingénieurs ou de directions informatiques. Et cela veut dire, à l’échelle de chacun, garder vivante une part de nous qui sait encore travailler, écrire et penser sans béquille, le jour où la béquille se dérobe. C’est le fil de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : aucune autonomie n’est jamais acquise, tout se défend et se reconquiert à chaque génération, y compris la liberté de ne pas dépendre. La lucidité sur notre dépendance n’est pas le début du renoncement. Elle est le commencement de la liberté. Le 12 juin, on a éteint deux intelligences à distance, et le monde a continué de tourner. La prochaine fois, l’outil coupé sera peut-être moins remplaçable, et la raison encore plus lointaine. Le bon moment pour se demander qui tient la prise, ce n’est pas le jour où l’on nous débranche. C’est maintenant, pendant que tout marche encore.
« Celui qui tient l'interrupteur détient un pouvoir sur nous, même quand il ne s'en sert pas. La dépendance, ce n'est pas seulement risquer qu'on vous coupe : c'est accepter que la décision soit prise sans vous. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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