Intelligence émotionnelle artificielle : le grand malentendu
Depuis le 2 février 2025, l’Union européenne interdit l’usage de l’intelligence artificielle pour déduire les émotions des salariés sur leur lieu de travail et des élèves dans les établissements scolaires. Cette interdiction, inscrite à l’article 5 du règlement européen sur l’IA, ne tombe pas du ciel. Elle répond à l’expansion d’un marché que les cabinets sectoriels chiffrent déjà en dizaines de milliards de dollars et promettent en pleine ascension pour la décennie. Des caméras qui scrutent le visage des candidats en entretien, des logiciels qui notent l’entrain d’un téléconseiller à sa voix, des applications qui prétendent mesurer l’attention d’un enfant à la tension de ses sourcils : la machine s’est mise en tête de lire ce que nous ressentons. Le problème n’est pas qu’elle s’en acquitte mal. Tout se joue ailleurs : elle prétend accomplir une opération qui, au sens strict, n’existe pas.
La promesse trompeuse de la machine empathique
Tout commence dans un laboratoire du MIT, à la fin des années 1990, lorsque la chercheuse Rosalind Picard forge le terme d’affective computing. L’intuition était noble : doter les machines d’une sensibilité au contexte émotionnel pour les rendre moins brutales, plus ajustées à l’humain qui les utilise. Trente ans plus tard, cette intuition s’est transformée en industrie. Les vendeurs de logiciels promettent désormais aux entreprises de décoder l’émotion comme on lit une donnée, et d’en faire un avantage compétitif. Recruter le candidat qui dégage la bonne énergie, repérer le client mécontent avant qu’il ne raccroche, mesurer l’engagement d’une salle entière à la seconde près. Tout cela se vend, se déploie et se facture, souvent bien avant qu’on ait pris la peine de demander si cela fonctionne.
Le discours est familier. C’est exactement la même rhétorique qui, depuis trente ans, vend l’intelligence émotionnelle aux humains comme passeport pour la réussite, recyclée cette fois au profit des algorithmes. La promesse séduit parce qu’elle flatte un fantasme très ancien : celui de la transparence des cœurs, du visage qui ne ment pas, de la voix qui trahit. Or ce fantasme repose sur une erreur de catégorie. Une machine peut mesurer la dilatation d’une pupille, la fréquence d’un clignement, l’amplitude d’un sourire ou les harmoniques d’une intonation. Aucune de ces données ne constitue une émotion. Un visage impassible peut abriter une tempête intérieure, un éclat de rire peut recouvrir une détresse profonde, et nul capteur ne fera la différence. Elles n’en sont, au mieux, que la trace possible, ambiguë, contextuelle. Confondre la trace et le vécu, c’est prendre l’ombre d’un sentiment pour le sentiment lui-même.
Le visage n'est pas un texte transparent
La science a tranché cette question, et son verdict dérange l’industrie. En 2019, une équipe de cinq chercheurs de premier plan, menée par la psychologue Lisa Feldman Barrett, a passé au crible près de mille études dans une synthèse retentissante publiée par l’Association for Psychological Science. Leur conclusion est sans appel : il n’existe aucune correspondance fiable entre un mouvement du visage et un état émotionnel précis. Un sourcil froncé n’est pas la signature universelle de la colère. Parfois il dit l’effort, parfois la concentration, parfois la lumière trop vive du soleil. Demandez à dix personnes de mimer la peur, vous récolterez dix grammaires du corps distinctes, façonnées par leur culture, leur âge, leur histoire intime. Le même affect peut se manifester par mille expressions différentes, et la même expression peut recouvrir mille affects distincts.
Cette variabilité n’est pas un bruit que l’on pourrait nettoyer avec davantage de données. Elle est la nature même de l’émotion humaine, qui se construit dans un contexte, une culture, une histoire personnelle. Sourire poliment quand on est furieux, pleurer de joie, masquer sa peur derrière une plaisanterie, voilà des comportements parfaitement humains qui rendent caduque toute prétention à lire mécaniquement les visages. Les systèmes d’emotion AI, eux, fonctionnent sur le postulat inverse, hérité de théories des années 1970 que la recherche contemporaine a largement révisées. Ils plaquent six étiquettes universelles sur la complexité infinie d’un être. Joie, colère, peur, dégoût, tristesse, surprise : six cases sommaires pour contenir l’océan d’une vie intérieure, ses ambivalences, ses contradictions, ses zones d’ombre. Vendre ce procédé comme une lecture des émotions relève moins de la science que de la phrénologie réactualisée, parée d’algorithmes et de tableaux de bord.
Quand lire les émotions devient surveiller les corps
Admettons un instant l’impensable, et supposons ces systèmes parfaitement fiables. Le danger n’en serait pas moindre, il changerait simplement de nature. Mesurer en continu l’état affectif d’un salarié ou d’un élève, c’est instaurer une surveillance d’un genre inédit, qui ne se contente plus d’observer ce que nous faisons mais prétend inspecter ce que nous sommes. Le législateur européen ne s’y est pas trompé en ciblant précisément les lieux de subordination, l’entreprise et l’école, là où le déséquilibre de pouvoir interdit tout consentement réellement libre. On ne dit pas non à la caméra qui décidera de son embauche. Le salarié pressent qu’il sera mal noté s’il affiche autre chose que l’entrain réglementaire, alors il compose, il surjoue, il se censure. L’outil censé révéler la vérité des affects fabrique ainsi son exact contraire, une comédie permanente et épuisante où chacun apprend à mimer l’émotion autorisée.
À ce risque s’ajoute une injustice plus sournoise. Ces systèmes sont entraînés sur des jeux de données étroits, majoritairement blancs, occidentaux, neurotypiques. Résultat documenté : ils lisent moins bien les visages racisés, attribuent plus volontiers des émotions négatives à certaines populations, échouent devant les personnes autistes dont l’expressivité ne suit pas la norme attendue. La machine ne corrige pas nos biais, elle les industrialise et leur donne l’autorité froide du chiffre. Pire encore, l’erreur prend des allures de science. Un recruteur sait qu’un test d’aptitude peut se contester, qu’un entretien comporte sa part de subjectivité, mais il croira volontiers sur parole le verdict d’une caméra présentée comme objective. L’habillage technologique anesthésie l’esprit critique au moment précis où il faudrait l’aiguiser. Ce que je nomme la loterie du hasard de la naissance se rejoue ici sous une forme inédite : la couleur de votre peau, votre neurologie, la mobilité de vos traits décident à votre place de la manière dont un algorithme vous jugera. J’ai déjà décrit ce mécanisme à propos de ces intelligences artificielles qui tranchent nos destins sans rendre de comptes. La lecture automatisée des émotions en constitue la frontière la plus intime, celle qui touche au for intérieur.
L'émotion sans la relation, un contresens anthropologique
Il reste une dimension que les ingénieurs négligent, et qui ruine pourtant tout le projet à la racine. Une émotion n’est pas une propriété isolée que l’on extrait d’un corps comme on mesure une température. Elle naît dans une relation, se construit dans un échange, prend son sens dans une histoire partagée. Comprendre la tristesse d’un proche ne consiste jamais à détecter un signal, mais à connaître son parcours, à percevoir le silence qui pèse, à saisir ce qui n’est pas dit. L’intelligence émotionnelle authentique est de part en part relationnelle. La retirer du lien pour la confier à un capteur revient à confondre la carte et le territoire. Aucun algorithme n’a veillé un proche malade, traversé un deuil, connu la honte ou le vertige de la joie. Privé de cette épaisseur vécue, il ne lit rien, il devine, et il appelle cette devinette une mesure.
L’anthropologue Françoise Héritier nous a appris que rien de ce qui paraît naturel chez l’humain n’échappe à la culture qui le façonne. Nos émotions elles-mêmes sont apprises, nommées, modulées par les mondes qui nous ont vus grandir. Prétendre les universaliser dans un modèle statistique, c’est effacer cette épaisseur culturelle au profit d’une fiction commode. Le vrai péril n’est d’ailleurs pas seulement que la machine se trompe. Il est que nous finissions par lui déléguer une faculté qui se cultive par l’exercice, et qui s’atrophie par l’abandon. À force de demander à une application si notre interlocuteur est sincère, nous désapprendrons à le sentir nous-mêmes. J’ai consacré un précédent texte à la manière dont les organisations confisquent déjà notre intelligence émotionnelle ; l’automatiser serait l’étape ultime de cette dépossession. Pour avoir longuement travaillé ces questions dans Le monde est injuste, et alors ?, je tiens cette conviction simple : ce que l’on cesse d’exercer, on finit par le perdre.
Vers une intelligence émotionnelle qui reste humaine
Tenir tête à ce malentendu suppose trois fermetés. La première consiste à refuser l’erreur de catégorie, à répéter sans relâche qu’un signal physiologique n’est pas une émotion, et qu’aucune accumulation de données ne franchira cet abîme. Vient ensuite l’exigence de protéger l’opacité intérieure comme un droit fondamental, au même titre que le secret de la correspondance ou l’inviolabilité du domicile. Nul ne devrait pouvoir réclamer un accès permanent à nos états affectifs, surtout quand il détient sur nous un pouvoir hiérarchique. Reste enfin l’urgence de réinvestir dans l’intelligence émotionnelle humaine, celle qui se nourrit de présence, de temps et de relation, plutôt que de la sous-traiter à des boîtes noires dont personne ne sait vraiment comment elles tranchent.
Ces fermetés ne relèvent pas de la nostalgie ni de la technophobie. Elles dessinent au contraire une exigence d’avenir : décider quelles tâches nous confions aux machines, et lesquelles relèvent d’une dignité que rien ne doit automatiser. Lire le cœur d’autrui appartient à cette seconde catégorie. Il existe des seuils qu’une civilisation se fixe non par retard technique, mais par maturité morale, et celui-ci en fait partie. Une société qui l’oublie ne gagne pas en lucidité, elle perd en humanité. Le progrès véritable consistera toujours à savoir où la machine doit s’arrêter.
« Une machine peut compter mes clignements de paupières, jamais elle ne saura pourquoi je retiens mes larmes. Confondre les deux, c'est confondre la trace et l'âme. »
Tania GombertVous souhaitez ancrer l'intelligence émotionnelle dans vos pratiques managériales ?
Et si notre intelligence émotionnelle commençait précisément là où la machine, elle, renonce ?
#IntelligenceÉmotionnelle #IntelligenceArtificielle #EmotionAI #ÉthiqueIA #AffectiveComputing #Neurosciences #FuturOfWork #TaniaGombert