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17 octobre : « Je ne sais même plus pour quel combat manifester »

Illustration posterisée dans la charte Tania Gombert : une Marianne au bonnet phrygien rouge passion, les yeux fermés, les mains sur les tempes, une larme sur la joue, sur fond crème et bleu nuit, sans texte

Samedi 17 octobre, je n’étais pas dans la rue. J’étais chez moi, avec mes filles, à faire ce que font les mères un samedi. J’ai suivi la journée sur mon téléphone, entre deux obligations, et j’ai eu plusieurs fois envie de tout lâcher pour aller rejoindre le cortège. Je ne l’ai pas fait. Ce texte est ce que j’aurais écrit sur ma pancarte, si j’avais pu la porter.

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Impact systémique · 18 octobre 2026 · 12 min de lecture

Car une pancarte m’a arrêtée, parmi les centaines qui ont circulé. Elle disait : « Je ne sais même plus pour quel combat manifester tellement vous merdez. » J’ai ri, puis je ne riais plus. Cette phrase dit exactement où j’en suis. Entre les images de vitrines brisées, les chiffres contradictoires, les mèmes qui tournent sur mon fil et les éditoriaux qui se répondent, je ne sais plus ce qui est vrai. Alors j’ai fait ce que je sais faire : j’ai vérifié.

Ce que je ne sais plus

Je ne sais plus combien nous étions. Cinq cent cinquante mille selon le ministère de l’Intérieur, huit cent mille selon les organisateurs. Politis parle d’une « convergence des colères » : la vie chère, le prix du carburant, les moyens de l’école, les services publics qui reculent, les lycéens qui manifestent depuis la mi-septembre, les gilets jaunes huit ans après, des cheminots, des infirmières, des agriculteurs. Tout cela dans le même cortège, et aucun mot d’ordre unique.

Je ne sais plus ce qu’on a retenu. Le soir, les chaînes montraient des flammes et des pillages. Emmanuel Macron a promis que ceux qui ont cassé et pillé seraient « poursuivis et punis », et Sébastien Lecornu a répondu : « Nous ne nous laisserons pas intimider ». Je veux être nette : casser une vitrine, incendier l’office de tourisme de Lyon, piller des boutiques, c’est inadmissible, et ceux qui le font volent la parole de tous les autres. Mais j’ai cherché, dans les mêmes journaux télévisés, le temps consacré aux revendications. Je l’ai à peine trouvé. La violence d’une minorité a fait ce qu’elle fait toujours : elle a rendu invisible la colère de la majorité.

Je ne sais plus, enfin, ce qui est vrai de ce que je lis. Un visuel tourne en boucle sur mon fil : « en une semaine, on a arrêté seize fois plus de lycéens que de violeurs en une année ». Il se réclame d’une étude. Je l’ai cherchée, je ne l’ai trouvée nulle part. J’ai failli le partager quand même. C’est cela, aujourd’hui, être une citoyenne informée : passer son samedi à trier le vrai du faux dans ce que les algorithmes ont choisi pour nous.

Ce que j'ai vérifié

Les pancartes, d’abord. Oui, des pancartes ont été saisies. Pas le 17 octobre, mais pendant les manifestations lycéennes qui l’ont précédé. Le 6 octobre place de la République, des gendarmes mobiles ont confisqué des cartons et les ont rangés dans leurs camions. Deux jours plus tard, à Bastille, Mediapart a vu des policiers trier les slogans à l’entrée d’un rassemblement déclaré et autorisé. Une pancarte, « On vise le bac, la BAC nous vise », a été emportée dans un local de la RATP. Des policiers ont expliqué au journaliste qu’ils appliquaient des consignes : « On regarde les banderoles anti-police et anti-État », dit un commissaire. Les avocats interrogés par franceinfo vont dans le même sens : critiquer la police relève de la liberté d’expression, un policier seul ne peut pas juger de la légalité d’un slogan, et sans injure ni outrage caractérisé, ce tri est une censure. Contacté par Mediapart, le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu. Dès le 4 octobre, dans Le Nouvel Obs, cinquante-deux avocats du barreau de Paris, secrétaires et anciens secrétaires de la Conférence, avaient signé une tribune pour dénoncer « une répression disproportionnée et violente » contre les élèves, rejoints par le Syndicat des avocats de France. Samedi, à République, la statue de Marianne a été recouverte d’un gilet jaune portant ces mots : « 2026, la police mutile les lycéen·nes ». On peut discuter la méthode. Personne, en revanche, ne pourra dire qu’il n’avait pas été prévenu.

Les lieux fermés, ensuite. Vendredi soir, à la veille de la manifestation, la préfecture de police a interdit tout rassemblement place de la Bastille, où plusieurs collectifs avaient donné rendez-vous, et autour de l’Élysée, de Matignon, de l’Assemblée, du Sénat, de l’Hôtel de Ville et des gares. Le parcours déclaré vers la Concorde a été refusé, remplacé par un trajet de République à la place de Clichy. Dans ces périmètres, tout rassemblement non déclaré était interdit de sept heures à vingt-deux heures. Est-ce légal ? Le préfet en a le pouvoir, au nom de « risques sérieux de troubles à l’ordre public ». Est-ce normal qu’une manifestation contre la vie chère ne puisse approcher aucun des lieux où se décide la vie chère ? C’est une autre question, et c’est la mienne.

Les chiffres, enfin. Le chiffre du visuel, je ne peux pas le prouver. Mais il pointe quelque chose de vrai. En un peu plus d’une semaine de mouvement lycéen, 6 629 jeunes ont été interpellés, et le garde des Sceaux annonce une réponse pénale dans huit cas sur dix. Pour le viol, les chiffres officiels de 2024 donnent 18 781 personnes mises en cause dans l’année et 1 665 condamnations, données provisoires de l’Observatoire national des violences faites aux femmes. Posés côte à côte, ces chiffres disent ceci : en dix jours, on a interpellé quatre fois plus de lycéens qu’on ne condamne de violeurs en une année entière. Et si l’on compare les rythmes, 18 781 mis en cause pour viol en un an font 361 personnes par semaine ; 6 629 lycéens en un peu plus d’une semaine, c’est treize à dix-huit fois plus. Le visuel n’était pas si loin. Il avait juste inventé une étude là où les chiffres publics suffisaient. Samedi encore, à Paris, 855 interpellations selon la préfecture de police, et 557 gardes à vue, dont 151 mineurs, selon le parquet. Les chiffres officiels suffisent à dire ce que le visuel voulait dire : la machine sait être rapide, quand elle le décide.

Ce que ma confusion dit vraiment

J’ai cru, samedi, que ma confusion était un problème d’information. Trop de sources, trop de biais, pas assez de temps. Je crois maintenant qu’elle est le résultat d’une méthode. Quand on répond à des lycéens qui demandent des professeurs par des gardes à vue, à des familles qui n’arrivent plus à faire le plein par des périmètres interdits, à des pancartes par des camions de gendarmerie, et à des revendications par une conférence de presse sur les casseurs, on ne traite pas les combats. On les confond volontairement, pour n’avoir à répondre à aucun.

En octobre 1998, j’étais en terminale, dans la Sarthe, et j’étais dans la rue. Nous demandions des professeurs, des classes moins chargées, des lycées en état. Je l’ai écrit il y a quinze jours : les lycéens de 2026 portent la même liste de doléances, jusque dans le vocabulaire, et on leur répond de la même façon. Déjà, en 1998, les violences en marge du cortège parisien avaient fini par occuper le récit d’un mouvement de 500 000 jeunes. Vingt-huit ans plus tard, j’ai deux filles et je regarde la même scène depuis l’autre côté.

Vu de l’étranger, la scène n’a pas le même cadrage. Al Jazeera écrit que la grande majorité des manifestants ont défilé pacifiquement, et lit la journée à la lumière des élections de l’an prochain et d’un coût de la dette au plus haut depuis plus de vingt ans. L’agence Associated Press titre que le maintien de l’ordre face aux lycéens assombrit les derniers mois du président ; dix-huit enquêtes avaient été confiées à l’IGPN dès le 7 octobre. CNN résume : des manifestations massives, des adolescents blessés, et des lycéens qui disent qu’ils ne font que commencer. Dans le quotidien suisse Blick, un éditorialiste raconte sa nausée devant les émeutiers de la place de la République. Personne, là-bas, ne regarde la France seule : des lycéens bloquent leurs établissements en Belgique depuis le 1er octobre, en Italie depuis le 5, des étudiants manifestent à Athènes par solidarité, et France 24 se demande si la mobilisation française inspire l’Europe. À Madagascar, l’île où je suis née, la génération Z a manifesté l’an dernier pour l’eau et l’électricité ; vingt-deux morts selon l’ONU, et un président parti. Je ne compare pas les régimes. Mais partout, une génération a cessé de demander la permission, et les gouvernements qui ne l’entendent pas finissent par la craindre.

Et chez nous, la semaine d’avant, la loi intégrale contre les violences faites aux femmes : un texte voté sans un euro nouveau, et les plus exposées laissées au bord. Un fil apparaît. Ce n’est pas que nos combats se ressemblent. C’est que la réponse, elle, est toujours la même : une porte fermée, un délai, une sanction pour ceux qui insistent. Deux poids, deux mesures, et un mépris qui ne dit pas son nom. La pancarte avait raison. Ce n’est pas que nous ne savons plus pour quoi nous nous battons. C’est que, quoi que nous disions, on nous répond pareil.

Ce qui m'a gênée dans mon propre fil

Dimanche matin, mon fil LinkedIn s’est rempli d’un seul type de message. « La France se réveille avec la gueule de bois, et devinez qui va payer l’addition ? » Des dirigeants, des assureurs, des représentants d’entrepreneurs. C’est mon monde : j’ai passé ma carrière dans la banque, la finance et l’assurance, j’y ai des amis, et je sais ce que coûte un sinistre. Tous disaient la même chose : derrière chaque vitrine, des années de sacrifices ; la liberté de manifester existe, pas celle de détruire ; ceux qui construisent paieront pour ceux qui cassent. Chacun de ces textes est vrai, vu de l’endroit d’où il est écrit. C’est là que mon malaise commence : chacun regarde sous son prisme, et presque personne ne le dit.

Ce qui me gêne, c’est la leçon de morale, et c’est le compte à court terme. On chiffre la casse d’une nuit, jamais le coût des années qui l’ont précédée : les classes sans professeur, les plaintes classées, les salaires qui ne suivent plus. Qui paiera les vitrines, demande-t-on, en oubliant de demander qui paie déjà, depuis longtemps, le reste. Je ne cautionne rien de ce qui a brûlé samedi. Mais je refuse qu’on fasse de l’ordre économique la seule victime, et de la colère un simple sinistre à indemniser.

Et je me pose une question que mon fil ne posait pas : comment sont passées, dans ce pays, les grandes évolutions ? Les congés payés, la Sécurité sociale, le droit de vote des femmes, la fin de la peine de mort n’ont pas été accordés à des gens polis qui attendaient leur tour. Ils ont été arrachés par des mouvements qu’on jugeait, à l’époque, excessifs, violents ou irresponsables. Je ne dis pas que la fin justifie les moyens. Mais chaque génération a regardé la colère de la précédente avec le même effroi, avant d’en recueillir les fruits. Brecht l’écrivait autrement : on dit d’un fleuve qui emporte tout qu’il est violent, on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent.

Ce qui me manque, dans ce fil, c’est la nuance, et ce sont les autres voix. Les positions que je lis sont tranchées, bien écrites, relayées par des comptes qui ont des milliers d’abonnés, des rédactions, des budgets. En face, les voix plurielles, celles des lycéennes, des mères, des enseignants, des quartiers, existent, mais elles n’ont ni la même puissance de frappe ni la même résonance. L’argent, l’accès aux médias, les algorithmes qui récompensent l’indignation la plus simple : tout pousse les mêmes voix vers la lumière, et les autres vers le silence. Ma crainte n’est pas que l’on débatte. C’est que l’on finisse par croire que le débat a eu lieu parce que les plus puissants ont parlé.

Et pendant que ces voix-là occupent l’espace, l’inacceptable que nous risquons de trouver normal n’est pas seulement une vitrine brisée. C’est aussi un carton saisi des mains d’une lycéenne parce qu’il déplaît. Une place de la Bastille, née d’une prise, interdite à ceux qui veulent y parler. Et la garde à vue d’un mineur devenue une statistique ordinaire. La démocratie s’affaiblit des deux côtés à la fois, et si nous ne regardons que l’un, nous laissons l’autre faire son travail en silence. On peut tenir les deux. Je crois même qu’on doit, et que la nuance, en ce moment, est le vrai courage.

Et puisque je parle de nuance, voici la mienne, celle que je ne lis pas dans mon fil : je cautionne ces manifestations et je déplore la casse. Mais la répression m’a paru démesurée au regard de ce que ce pays tolère ailleurs. Les violences faites aux femmes et aux enfants, les abus de biens sociaux, les appels à la haine des masculinistes, les discriminations : pour tout cela, les moyens manquent depuis des années, et la réponse me paraît, à moi, bien plus lente et bien plus clémente. Des lycéens avec des pancartes, eux, ont trouvé en dix jours une police, des tribunaux et des cellules disponibles.

Mon malaise, le voici, nommé. Je suis humaniste : la violence contre une personne me révolte, d’où qu’elle vienne. Militante aussi, à ONU Femmes France et avec Cap Métissage : je sais d’où vient la colère, je l’ai portée à dix-sept ans et je la porte encore. Et je viens du monde de l’entreprise : je sais ce que coûte une vitrine, et qui la paie. Depuis samedi, chacun de ces mondes me demande de choisir contre les deux autres. Ce choix, je le refuse. Tenir les trois à la fois, sans en lâcher un pour être tranquille, c’est exactement ce que j’appelle être engagée.

Et maintenant, comment être écoutées

Je n’ai pas de recette. J’ai trois convictions. La première : nommer précisément. Le jour où j’ai cessé de croire au visuel et regardé les chiffres officiels, j’ai eu un argument que personne ne pouvait me retirer. Une colère documentée est plus difficile à ranger du côté des casseurs. La deuxième : ne pas laisser le cadre se refermer. Chaque fois qu’un débat sur une manifestation devient un débat sur sa violence, il faut ramener, patiemment, la question d’origine. Pourquoi ces gens étaient-ils dans la rue ? Que demandaient-ils ? Qui leur a répondu, et quoi ? La troisième : la rue ne suffit plus, et ce n’est pas une mauvaise nouvelle. L’appel du 17 octobre est né dans une vidéo TikTok, le mouvement s’est organisé sur des groupes Telegram, et les syndicats ont suivi. La prochaine étape n’est pas une manifestation plus grande. C’est une colère qui apprend à exiger des comptes là où ils se rendent : dans un budget, dans une loi, dans un bulletin de vote, et dans chaque réunion où nous siégeons.

Samedi, je n’étais pas dans la rue. Mais je n’ai pas cessé d’être de ce côté-là. Mes filles sont des enfants comme ceux-là, et c’est le pays qu’on leur laisse qui m’inquiète : le droit de manifester, une justice à deux vitesses, l’école, et une guerre entre générations qu’on attise au lieu de l’apaiser. J’écris pour celles qui, comme moi, n’ont pas pu y aller, et pour celles qui y étaient et se sont fait dire que leur colère n’était pas la bonne. Elle l’est. Il faut juste qu’elle arrête de leur demander la permission.

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« Ce qui me rend triste, ce ne sont pas les vitrines. C'est un pays capable d'arrêter 6 629 lycéens en dix jours, et incapable, depuis des années, de protéger ses femmes et ses enfants. Samedi, je n'ai pas eu honte de la rue. J'ai eu de la peine pour la République. »

Tania Gombert

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17 octobre : « Je ne sais même plus pour quel combat manifester »