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Brésil : la démocratie a tenu, à deux heures près

Arrêt de bus désert au crépuscule dans une rue de ville brésilienne, une urne de vote posée sur le trottoir, une horloge publique au-dessus, aucune personne, aucun texte

Dimanche 25 octobre, en fin d’après-midi, le juge Cristiano Zanin, de la Cour suprême brésilienne, a prolongé le vote de deux heures dans tout le pays. Dans plusieurs villes, dont São Paulo et Salvador selon la presse, les bus qui devaient conduire les électeurs aux bureaux de vote n’avaient pas circulé comme prévu, alors que les transports publics avaient reçu l’ordre de rouler à pleine capacité. Le soir même, Luiz Inácio Lula da Silva était réélu avec 51,79 % des suffrages exprimés, contre 48,21 % à Flávio Bolsonaro. Quatre millions quatre cent mille voix d’écart.

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Impact systémique · 29 octobre 2026 · 6 min de lecture

Je n’ai pas de tendresse aveugle pour Lula, et ce texte n’est pas un chant de victoire. Ce qui m’intéresse dans ce second tour, c’est ce qu’il montre de la mécanique d’une démocratie quand elle est mise sous pression. Le 25 octobre, elle n’a pas tenu grâce au résultat. Elle a tenu parce que des gens ont pu aller voter, parce que des institutions ont résisté à un récit préparé d’avance, et parce que des millions d’électeurs se sont déplacés en sachant ce qu’ils risquaient de perdre. Chacun de ces trois fils mérite qu’on le regarde, parce que nous aurons besoin des mêmes en 2027.

Un retournement que personne n'attendait

Au premier tour, le 4 octobre, Flávio Bolsonaro était arrivé en tête avec 47,03 % des voix, devant Lula à 45,16 %. Fils aîné de Jair Bolsonaro, condamné en 2025 à vingt-sept ans et trois mois de prison pour tentative de coup d’État et aujourd’hui détenu, il portait la candidature d’un camp qui n’avait jamais vraiment accepté la défaite de 2022. Trois semaines plus tard, Lula est passé de 2,2 millions de voix de retard à 4,4 millions d’avance. Jamais, depuis l’instauration du scrutin à deux tours en 1989, un candidat devancé au premier tour n’avait remporté le second.

Lula a 80 ans et entame un quatrième mandat, du jamais vu au suffrage direct. L’abstention est tombée à 19,22 %, et les votes blancs et nuls à 3,24 %. Une précision s’impose avant toute comparaison : au Brésil, le vote est obligatoire entre 18 et 70 ans. Ces chiffres ne se lisent donc pas comme les nôtres. Ils disent pourtant quelque chose. Même dans un pays où voter est un devoir légal, la participation dépend de choses très concrètes : un bus qui passe, un trajet possible, une heure de fermeture.

Deux heures pour pouvoir voter

Revenons à ces deux heures, puisque tout le récit de la défaite s’est construit sur elles. La prolongation a été demandée par la campagne de Lula, qui signalait des électeurs empêchés de rejoindre leur bureau faute de transports. Le camp de Flávio Bolsonaro avait fait une demande comparable dans deux régions touchées par de fortes pluies. Certains ont affirmé que la réduction des bus avait été délibérée ; à ma connaissance, rien ne l’a établi à ce jour, et je ne l’écris donc pas comme un fait. Le président du Tribunal supérieur électoral, Kassio Nunes Marques, un magistrat nommé par Jair Bolsonaro, a qualifié le scrutin de réussi et précisé que la prolongation n’en avait pas changé le résultat.

Ce qui me frappe, c’est que la question décisive de cette journée n’a pas porté sur le décompte des voix. Elle a porté sur la possibilité physique de voter. Dans son discours de victoire, Lula a remercié les personnes âgées venues voter, les malades, celles et ceux qui avaient du mal à se déplacer. On parle beaucoup des urnes électroniques, de la sécurité des serveurs et des fraudes imaginaires. Il est bien moins question de la dame qui attend un bus qui ne vient pas, du travailleur qui finit trop tard, du quartier où le bureau de vote est loin. Une élection peut être parfaitement comptée et pourtant mal ouverte. C’est souvent là, très loin des plateaux, que se joue l’égalité devant le vote.

Le récit de la fraude était prêt avant les résultats

Le soir même, Flávio Bolsonaro a parlé de « magouille », déclaré « impossible » de reconnaître l’élection et annoncé qu’il en demanderait l’annulation, en accusant un juge présenté comme « un ancien avocat de Lula » d’avoir « changé les règles en cours de jeu ». Son frère Eduardo a publié dans la nuit une vidéo en anglais, sans aucune preuve, pour réclamer une « pression internationale » afin que le résultat ne soit pas reconnu. Donald Trump a jugé que cela « ressemblait à une autre élection truquée », « tellement corrompue ». En France, Nicolas Dupont-Aignan y a vu « l’État profond en action ».

Puis le récit s’est heurté aux faits. Dès le lendemain, le parti de Flávio Bolsonaro a reconnu le résultat proclamé par le Tribunal supérieur électoral. Le candidat a renoncé à demander l’annulation du scrutin, tout en annonçant d’autres recours contre la candidature de Lula. Visé par une enquête pour corruption liée au financement d’un film sur son père, il a dû remettre ses passeports et n’a plus le droit de quitter le pays.

Retenons la leçon, parce qu’elle dépasse le Brésil. Le soupçon de fraude n’est plus une réaction à un résultat, c’est une stratégie préparée avant lui. Il circule en plusieurs langues, il trouve des relais dans d’autres pays en quelques heures, et il se nourrit de détails réels, comme ces deux heures, pour fabriquer une histoire fausse. J’écrivais il y a dix jours que nous ne maîtrisons ni la sélection ni la hiérarchie des informations à partir desquelles nous nous forgeons une opinion. Le second tour brésilien en donne une démonstration presque parfaite : le récit de la fraude est arrivé dans nos fils d’actualité avant le démenti du juge électoral nommé par le père du candidat battu.

Ce que Lula doit aux femmes et à la jeunesse

Dans ses discours de la soirée, Lula a dit une phrase que j’ai lue deux fois : « Je dois cette victoire à la jeunesse rebelle qui s’est levée pour défendre la démocratie. Je dois cette victoire aux femmes qui se sont rebellées contre le féminicide. » Un président réélu qui nomme le féminicide parmi les raisons de sa victoire, ce n’est pas un détail. Cela veut dire que les violences faites aux femmes ont pesé dans l’urne, qu’elles ont été un motif de mobilisation et non un sujet de fin de programme. J’écrivais ce mois-ci, à propos de la loi intégrale, qu’un texte voté à l’unanimité ne vaut que par les moyens qui le suivent. La même exigence vaut pour Lula : la phrase engage, et nous regarderons ce qu’il en fera.

Je veux aussi garder ma lucidité, parce qu’un soutien sans regard critique n’aide personne. Lula devra gouverner avec un Congrès élu le 4 octobre et largement ancré à droite, qu’il n’a pas choisi. Sa campagne a accusé Meta de favoriser son adversaire ; l’entreprise a démenti, tout en reconnaissant avoir désactivé par erreur des publicités de Lula. Le président réélu promet de réguler les plateformes, et il a raison de poser la question. Il a aussi déclaré ce soir-là qu’il ne laisserait pas « des journalistes de mauvaise foi » interpréter sa parole. Cette phrase-là m’inquiète. Défendre la démocratie contre la désinformation ne donne à aucun gouvernement le droit de choisir quels journalistes ont le droit de commenter.

Et chez nous, en 2027 ?

La France élira son président au printemps 2027. Au second tour de 2022, l’abstention avait atteint 28,01 %, et chacun sait qu’elle ne frappe pas tout le monde de la même façon. Le Brésil nous rappelle trois choses, que je préfère dire maintenant plutôt qu’au soir du premier tour. D’abord, l’accès au vote se prépare : les procurations, les inscriptions, les bureaux trop loin, les horaires de travail, les personnes âgées ou malades qui ne peuvent pas se déplacer seules. Ensuite, le récit de la fraude est déjà là : un responsable politique français l’a relayé en quelques heures pour une élection qui ne le concernait pas. Il faudra s’attendre à le voir resurgir, prêt à l’emploi, dès qu’un résultat déplaira.

Enfin, et c’est sans doute le plus important, les institutions ne tiennent que si on les a défendues avant. Le Brésil a jugé et condamné ceux qui avaient tenté de renverser le résultat de 2022. Il a laissé ses juges électoraux travailler, y compris ceux nommés par le camp perdant, et ce sont eux qui ont dit le droit. Le scrutin du 25 octobre a été sauvé par une suite de décisions, prises par des personnes précises, souvent sous la menace. Pour ma part, je retiens surtout l’image de ces électeurs âgés, accompagnés par leurs petits-enfants, qui sont allés voter malgré tout. Une démocratie tient aussi par eux.

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« Une démocratie ne se mesure pas seulement aux voix qu'elle compte. Elle se mesure aussi à celles qu'elle permet de déposer. »

Tania Gombert

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