« La chair est triste, hélas » : Ovidie, le désir à l'épreuve de la lucidité
Que reste-t-il du désir quand on a tout vu ? Dans La chair est triste, hélas (Julliard, 2023), Ovidie annonce qu’elle a cessé de coucher avec les hommes. Un essai lucide, sans haine, sur l’hétérosexualité comme terrain d’inégalité. Une phrase m’a arrêtée : « Où sont-ils, ces hommes bien ? »
Un vers de Mallarmé, un geste radical
Le titre est emprunté à Mallarmé : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Ovidie se l’approprie pour annoncer un choix qui dérange, cesser de coucher avec les hommes. Non par dégoût des individus, mais par lassitude d’un système. Réalisatrice, autrice, ancienne actrice, elle parle depuis un lieu où peu osent se tenir, celui de qui a tout vu de l’intime et en tire une conclusion radicale. Le livre n’est pas un pamphlet haineux. C’est un constat posé, presque mélancolique, et d’autant plus troublant.
« Où sont-ils, ces hommes bien ? »
C’est la phrase qui m’a arrêtée. Ovidie interroge ces hommes dont « on me vante tant les mérites » : l’allié, l’homme déconstruit, celui qui se croit au-dessus de la mêlée, fier de ne pas ressembler aux « porcs ». Jusqu’à ce qu’il se comporte comme eux. Elle vise un décalage précis : ces hommes qui politisent tout dans l’espace public mais, écrit-elle, « sans jamais politiser l’intime », sans penser l’égalité une fois la porte de la chambre refermée. Son procès n’est pas celui des hommes, c’est celui de l’écart entre le discours et la vie.
Ce que cette phrase a réveillé en moi
J’ai refermé le livre sur cette page, parce qu’elle disait quelque chose que je connais. Dans mon parcours, dans mes rencontres, j’ai croisé de ces hommes qui affichent de belles valeurs face au grand public, à qui l’on s’attache justement pour cela, et pourtant. Le féminisme proclamé sur une scène n’engage à rien dans le privé. La cohérence s’arrête souvent là où plus personne ne regarde. Et le plus troublant, c’est qu’on s’y laisse prendre, même avertie. J’ai déjà écrit que la lucidité n’est pas une armure : savoir n’empêche ni d’espérer, ni d’être déçue.
La lucidité n'est pas de la haine
Il serait facile, et faux, de lire Ovidie comme une misandre. Elle l’écrit nettement : elle ne hait pas les hommes, elle en aime certains « d’une affection infinie ». Ce qu’elle refuse, c’est un rapport, une asymétrie, pas des personnes. Elle revendique même une clairvoyance née de l’absence de tabou, et non d’un dégoût. Cette distinction est essentielle, et c’est aussi la mienne : nommer un mécanisme n’est pas détester celles et ceux qui en profitent. On peut voir clair et continuer d’aimer. La lucidité n’est pas de l’aigreur, c’est le refus de se mentir.
Ce que j'en retiens
Je ne lis pas ce livre comme un appel au célibat. Je le lis comme une exigence de cohérence : que les valeurs affichées se vérifient là où personne ne tient le compte, à la maison, dans l’intime, dans le quotidien. L’« homme bien » ne se mesure pas à ce qu’il proclame en public. C’est aussi le fil de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : les injustices les plus tenaces se logent dans les angles morts, ceux que personne ne surveille. Et Ovidie, au fond, ne ferme pas la porte. Le désir n’est pas mort, la tendresse reste possible. Simplement, elle refuse de la payer au prix de sa lucidité.
« L'homme bien ne se mesure pas à ce qu'il proclame sur une scène, mais à ce qu'il fait quand la porte est fermée et que personne ne tient le compte. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
#AnalyseLittéraire #Ovidie #Féminisme #LHommeBien #Lucidité #LaChairEstTristeHélas