J'ai une fille de dix ans, et le pacte républicain vient de se rompre
J’ai une fille de dix ans. Quand j’ai appris la mort de cette collégienne de onze ans, violée et tuée par un homme que la justice connaissait déjà, j’ai d’abord pensé à elle. Puis à toutes les autres, ces femmes tombées sous les coups d’un conjoint ou d’un ex qu’elles avaient parfois déjà dénoncé. Je ne suis pas du genre à me plaindre de tout, j’aime profondément ce pays. Mais là, quelque chose cède : le pacte qui me liait à lui.
Une enfant, et un système qui savait déjà
Lyhanna avait onze ans. Une collégienne du Gers, retrouvée morte le 6 juin, violée et tuée. L’homme soupçonné faisait l’objet de plaintes pour viols sur mineurs depuis le mois d’août 2025. Il n’avait jamais été interpellé, jamais auditionné. Lisez cette phrase, et relisez-la : la justice savait, et elle n’a rien fait. Cette enfant est morte dans l’intervalle exact entre ce que l’État connaissait et ce qu’il a choisi de ne pas traiter. Ma fille a dix ans. Cette petite fille en avait onze. Je n’ai pas pu m’empêcher de superposer les deux visages, comme l’ont fait des milliers de mères ce jour-là. Elle aurait pu être n’importe laquelle des nôtres. C’est pour cela que, le 8 juin, près de soixante mille personnes se sont levées partout en France, devant les tribunaux et le ministère de la Justice. Pas des militants de métier : des mères, des pères, des familles, des gens qui, comme moi, ne descendent presque jamais dans la rue. Ce n’est pas une fatalité, ce n’est pas un accident. C’est l’effondrement de toute une chaîne de responsabilités, et le mot que je retiens, moi, c’est trahison. Car un État, c’est d’abord une promesse : protéger les siens, surtout les plus petits. Quand cette promesse n’est pas tenue au point qu’une enfant déjà signalée finisse assassinée par un homme connu des services, ce n’est pas seulement un drame. C’est un contrat rompu.
Et elle n'est pas un cas isolé
C’est peut-être le plus insupportable : ce drame n’est pas une exception, c’est un mécanisme. La même histoire se répète, à intervalles réguliers, avec une régularité qui devrait nous glacer. Souvenons-nous de Julie Douib, tuée par balles par son ex-compagnon à L’Île-Rousse, en Corse, en mars 2019, alors qu’elle avait déposé plainte après plainte, en vain. Souvenons-nous de Chahinez Daoud, brûlée vive en pleine rue à Mérignac, en mai 2021, par un ex-mari déjà condamné pour violences sur elle, et qu’elle venait de dénoncer une nouvelle fois quelques semaines plus tôt. Ces noms ne sont pas des faits divers isolés : ce sont les symptômes d’une défaillance structurelle. Les chiffres le confirment. Chaque année, en France, autour d’une centaine de femmes sont tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. Et selon le travail mené par la Fondation des femmes et le collectif qui recense ces féminicides, près de la moitié de ces femmes avaient déjà alerté les autorités avant de mourir ; parmi elles, plus de huit sur dix avaient porté plainte, souvent à plusieurs reprises. Autrement dit : dans une immense partie de ces crimes, l’institution savait. Elle avait été prévenue, par écrit, dans les formes. Et pourtant, en 2023, plus de quatre plaintes pour violences conjugales sur dix ont été classées sans suite. Ce que la mort de Lyhanna met en lumière, c’est donc une faillite qui dure, et que l’on a trop longtemps regardée de loin. Une enfant, des femmes : à chaque fois, le même silence administratif là où il fallait un bras protecteur.
Ce que j'ai accepté, et la ligne que je ne franchirai pas
Je veux être honnête sur le chemin qui m’a menée à cette colère. Je ne suis pas une éternelle insatisfaite : j’ai trop voyagé, trop appris, je dois trop à ce pays qui m’a permis d’avancer pour céder à la plainte facile, cette posture que je déteste. Je suis, à ma façon, une enfant du pacte républicain : j’ai cru à l’idée que notre point de départ ne détermine pas notre point d’arrivée, et la France m’a en partie donné raison. J’en garde une dette, et une tendresse. Et parce que je l’aime, j’ai accepté beaucoup. J’ai accepté de voir les services publics flancher, l’hôpital saturer, l’école s’épuiser, les rendez-vous médicaux devenir introuvables. J’ai accepté de faire attention à moi, de ne pas rentrer seule trop tard, cette vigilance que toutes les femmes connaissent. J’ai accepté de prendre sur moi, encore et encore, par civisme, par fidélité. On peut me demander énormément, et je donne, parce que je crois au contrat. Mais ce contrat a une condition, une seule, et elle n’est pas négociable : je peux tolérer presque tout, mais pas que mon pays devienne une zone de danger pour nos enfants. Là est la ligne rouge, la digue. Un État peut tout rationner, sauf cela. Car un État qui ne protège plus les enfants a perdu sa raison d’être. À quoi sert d’obéir, de payer, de tenir, si la seule chose pour laquelle on accepte tout cela n’est plus assurée ? Le jour où la République cesse de protéger ma fille et vos enfants, elle se retire elle-même du pacte. Et alors, c’est nous qui n’avons plus de raison de la servir.
La goutte de trop, ce sont les mots
Et pourtant, il y a eu pire que le drame : il y a eu la réponse au drame. Le 10 juin, en conseil des ministres, le président de la République a déclaré : « On ne répond pas à un drame par des cris. La précipitation et la démagogie sont des réponses qui ne sont pas à la hauteur. » Comprenons-nous : la fissure du pacte ne tient pas à cette phrase. Le drame, lui, est le symptôme de tout le reste, l’effondrement d’un système entier. La phrase, elle, n’est que la goutte de trop. Mais quelle goutte. Car au moment précis où un pays en deuil attendait d’être entendu, on lui a renvoyé sa douleur comme du bruit, sa colère comme de la démagogie, et on lui a demandé, à lui, de faire preuve de « décence ». La décence. À nous. Quelques jours plus tard, on a tenté d’expliquer que la formule « s’adressait aux politiques » ; personne n’y a cru. Même la présidente de l’Assemblée nationale a dû répondre : « On a le droit d’être en colère. » Ce que ces mots révèlent, c’est un rapport au pouvoir vidé de son envers. Car le pouvoir et l’autorité ont une contrepartie que l’on feint d’oublier : la responsabilité. On ne peut pas exercer l’un en se dérobant à l’autre. Une enfant a payé de sa vie le prix de l’irresponsabilité de toute une chaîne. Et la question qui demeure, lancinante, est celle-là, et elle vaut pour toute démocratie : qui, en face, assumera le prix de la responsabilité ?
Alors oui, nous crions
Alors oui, nous crions, et je le revendique sans honte. Nous ne crions pas par hystérie, comme on a si longtemps voulu nous le faire croire. Nous crions par amour : pour cette enfant, pour les nôtres, pour celles et ceux qu’on peut encore protéger. Nous crions par refus : refus de nous habituer, refus de ranger ces noms dans la longue liste de ceux qu’on oublie. Et nous crions, au fond, par fidélité à ce pacte républicain auquel je tiens tant. Car crier, ce n’est pas le rompre, c’est encore espérer qu’il puisse tenir, qu’au sommet de l’État quelqu’un entende et agisse. Le jour où nous nous tairons, ce ne sera pas par sagesse : ce sera que nous aurons cessé d’y croire, et ce silence-là sera bien plus inquiétant que nos cris. Ce que nous réclamons n’a rien d’une vengeance : de la prévention, des moyens, une loi intégrale qui dort dans les tiroirs depuis fin 2025, des plaintes enfin instruites. Des choses concrètes, chiffrées, raisonnables. C’est exactement ce que je défends dans Le monde est injuste, et alors ? : on ne répare pas une injustice en demandant à celles et ceux qui la subissent de baisser la voix. Le pacte, aujourd’hui, est rompu. Mais une rupture peut encore se réparer, si ceux qui nous gouvernent choisissent d’écouter plutôt que de faire taire. Je regarde ma fille de dix ans, et je me dis que je n’ai pas le droit de me résigner. Alors tant qu’on nous répondra « pas de cris », nous crierons : non pas contre notre démocratie, mais pour qu’elle redevienne digne de la confiance que nous lui avons confiée.
« On peut tout donner à son pays, longtemps, par amour. Mais le jour où il ne protège plus nos enfants, le pacte se rompt — et crier, alors, c'est encore vouloir le sauver. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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