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VivaTech : la vraie question n'est pas ce que la Tech peut faire, mais ce que nous en faisons

Main humaine ouverte tendue vers une constellation de points lumineux relies, duotone marine et rouge sur fond creme

J’ai fait un malaise à VivaTech. Pas seulement la chaleur ou les vingt-sept mille pas dans une journée : un choc, dès le premier jour. De ce vertige est née une conviction que je veux poser ici, au dixième anniversaire du plus grand salon technologique d’Europe. La Tech n’est qu’un outil. Tout se joue dans ce que nous décidons d’en faire.

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Carnet·8 min de lecture

Un choc, dès le premier jour

Disons-le simplement : j’ai fait un malaise à VivaTech. Pas seulement à cause de la chaleur, de la foule ou de la suractivité, même si vingt-sept mille pas en une journée tiennent de la randonnée plus que de la visite de salon. Le salon a commencé, pour moi, par un véritable choc émotionnel. Je ne vais pas tout en dire ici, mais je veux en garder la trace, parce que ce vertige a fini par éclairer le reste de ma semaine. On imagine VivaTech comme une vitrine froide de prouesses, de robots et de levées de fonds. C’est aussi cela. Mais j’y suis surtout repartie avec une question très humaine, presque intime, qui n’avait rien à voir avec la performance des machines. Et j’ai choisi, malgré le choc, de continuer à croire en la nature humaine. Au respect, à la considération. À l’idée que les valeurs affichées sur les stands ne soient pas que des slogans marketing, mais qu’elles travaillent, vraiment, à une croissance responsable. Cette année, j’ai d’ailleurs renoncé à la plupart des soirées et des side events qui font la réputation du salon. Non par désintérêt, mais parce que ce choc m’avait rappelé une évidence : on ne donne le meilleur de soi qu’en restant entière, pas en collectionnant les badges et les poignées de main. On me dira que je m’éloigne de la Tech. Je crois au contraire que je m’en approche, par le seul angle qui m’intéresse encore : celui de ce qu’elle fait aux gens.

La Tech n'est qu'un outil

Reprenons depuis le début, parce que tout part de là. La technologie est un outil. Un bel outil, d’une puissance incroyable, qui élargit chaque année le champ de ce qui est possible. L’intelligence artificielle, omniprésente dans les allées comme dans les débats, en est aujourd’hui l’incarnation la plus spectaculaire. Mais un outil ne dit jamais à lui seul l’usage qu’on en fera. Un marteau bâtit une maison ou fracasse une vitre. La question n’est donc pas de savoir ce que la Tech est capable de faire, elle le prouve chaque jour, mais ce que nous en faisons. Et là, une inquiétude précise me saisit : que faisons-nous de cette puissance si elle ne reflète pas nos diversités ? Une IA n’invente pas le monde à partir de rien. Elle apprend du nôtre, de nos données, de nos textes, de nos décisions passées. Si ceux qui la conçoivent, la nourrissent et l’évaluent forment un groupe homogène, elle reproduira fidèlement leurs angles morts, à très grande échelle et à très grande vitesse. Un algorithme de recrutement entraîné sur des décisions biaisées apprendra à reproduire ces biais, en les parant de la neutralité froide du calcul. C’est là le piège : ce qui sort d’une machine paraît objectif, alors qu’il ne fait souvent que recopier nos préjugés en les accélérant. L’outil n’est jamais neutre : il porte la main qui le tient. C’est précisément le fil que je tirais en écrivant sur la dépendance dans notre rapport à l’IA, et c’est ce qui rend la question de qui construit ces outils si décisive.

Une question de représentativité

Voilà pourquoi je suis fière. Fière de côtoyer, salon après salon, les réseaux qui agissent chaque jour pour plus de représentativité dans ce monde technologique. Women of Influence, Women in Tech for Future, Tech for Toutes, le Tech Club, Chut! Magazine, WeConnect International, Parité Assurance, ONU Femmes France, Diversidays, et bien d’autres encore. On réduit trop souvent la diversité dans la Tech à une affaire de justice ou de quotas. C’est d’abord une affaire de lucidité. Quand celles et ceux qui construisent les modèles ressemblent enfin à la société qui les utilise, les outils deviennent plus justes, mais aussi plus pertinents, plus robustes, mieux adaptés au réel. La représentativité n’est pas un supplément d’âme que l’on ajoute une fois la machine terminée. C’est une condition de qualité, en amont, dès la conception. Je n’ai jamais eu qu’un seul combat, parce que ma singularité, c’est ma pluralité. La parité, la mixité, l’égalité professionnelle, le plafond de verre et ce plafond de mère dont on parle si peu, la place des origines et des couleurs : ce sont les facettes d’une même exigence. Fréquenter ces réseaux, avancer à leurs côtés, ce n’est pas militer contre la Tech. C’est refuser qu’elle se construise sans nous, et donc, mécaniquement, contre une partie d’entre nous. Ces combats ne sont pas parallèles à l’innovation. Ils en sont la condition de sérieux.

« L'IA amplifie ce que nous sommes déjà »

Au hasard des couloirs, ou peut-être pas tout à fait au hasard, j’ai retrouvé plusieurs intervenants du cénacle GenIA & Consciences. Nous faisions le même constat : n’y avait-il pas, cette année, davantage de prises de parole sur l’humain que les éditions précédentes ? Comme si ce dixième anniversaire marquait un basculement, un déplacement discret du centre de gravité, de la prouesse vers le sens. Pendant des années, le salon a célébré la vitesse, la rupture, la performance brute. Quelque chose semble s’y déplacer : on y parle davantage d’usages, de limites, de responsabilité. Une phrase, entendue lors du lancement du consortium HuMaShift, a cristallisé tout cela. Mohamed Senhadji y rappelait que « l’IA amplifie ce que nous sommes déjà ». Je n’ai cessé d’y repenser. Car cela vaut dans les deux sens. L’IA amplifie nos meilleures intentions, notre soif de comprendre, de soigner, de relier. Et elle amplifie, avec la même indifférence, nos préjugés, nos paresses, nos rapports de domination. Elle n’est pas un destin qui nous tombe dessus, elle est un miroir grossissant. Ce que nous y voyons dépend de ce que nous sommes au moment où nous le construisons. C’est une nouvelle, au fond, plutôt exigeante qu’effrayante : elle nous renvoie la responsabilité, au lieu de nous en décharger sur la machine. Si l’IA amplifie ce que nous sommes, alors travailler sur nous-mêmes, sur nos institutions, sur la diversité de celles et ceux qui décident, n’est pas un préalable moral. C’est la condition technique d’une IA qui amplifie le meilleur plutôt que le pire.

Refuser que les prédateurs aient le dernier mot

Car ce qui se joue derrière les démonstrations et les annonces, c’est un modèle de société. Le choix de ce que nous amplifions. Et je refuse de croire que les prédateurs doivent toujours avoir le dernier mot. Je refuse de laisser les plus brutaux gagner à chaque fois, au prétexte que ce serait le sens de l’histoire ou la loi du marché. C’est exactement ce que décrit Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs : la tentation de confondre la force avec la légitimité, et la vitesse avec le progrès. Une technologie qui amplifierait sans frein les rapports de prédation ne serait pas un progrès, ce serait une régression accélérée, parée des habits du futur. On me trouvera peut-être naïve de vouloir y opposer le respect, la considération, la représentativité. Je l’assume. La naïveté serait de croire que ces outils sont neutres et qu’ils s’orienteront tout seuls vers le bien commun. Choisir ce que nous faisons de la Tech, exiger qu’elle reflète nos diversités, refuser qu’elle ne serve que les plus puissants, c’est tout sauf naïf : c’est le travail le plus lucide qui soit. C’est le fil de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : partir du constat de l’injustice, non pour s’y résigner, mais pour décider de ce qu’on en fait. J’ai fait un malaise à VivaTech. J’en suis ressortie plus convaincue que jamais que la vraie question n’a pas changé. Elle ne porte pas sur la machine. Elle porte sur nous.

« La Tech n'est qu'un outil. La vraie question n'est pas ce qu'elle peut faire, mais ce que nous choisissons d'en faire. Et ce que nous amplifions, au fond, c'est un modèle de société. »

Tania Gombert

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