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Masculinisme : ce que le rapport du Sénat nomme enfin, et cette très vieille idée qu'il réveille

Symbole feminin en pierre marine parcouru de fissures rouge passion sur fond creme, duotone, droits des femmes sous pression

Le 24 juin, la délégation aux droits des femmes du Sénat a rendu public un rapport sur la montée des mouvements masculinistes, avec un mot d’ordre : « réveiller les consciences ». Vingt-quatre recommandations pour nommer une idéologie qui, selon ses rapporteures, vise à anéantir les droits des femmes. Derrière le mot, une très vieille idée que je croyais reléguée : la hiérarchie prétendue naturelle des sexes.

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Tribune·8 min de lecture

Un rapport, et un mot qu'on n'osait plus dire

Commençons par les faits. Le 24 juin 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat, présidée par Dominique Vérien, a rendu public un rapport d’information consacré à la montée en puissance des réseaux et mouvements masculinistes. Trois sénatrices en sont les rapporteures : Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol. Sept mois de travaux, une centaine de personnes auditionnées, des déplacements en France et à l’étranger, une analyse minutieuse des contenus diffusés en ligne, et au bout du compte vingt-quatre recommandations articulées autour d’un appel simple : réveiller les consciences. La délégation revendique d’être la première assemblée politique française à se saisir frontalement du sujet, dans le prolongement de ses travaux sur l’industrie de la pornographie. Ce qui me frappe d’abord, c’est qu’une institution prenne enfin le risque de poser le mot. Pendant longtemps, le masculinisme a été renvoyé aux marges d’Internet, traité comme un folklore de forums obscurs, une affaire de garçons en colère qu’il valait mieux ne pas prendre au sérieux. Le Sénat dit l’inverse. Il décrit le masculinisme comme un contre-mouvement centré sur la victimisation des hommes, une idéologie structurée qui, selon les termes du rapport, vise à anéantir les droits des femmes et, à terme, à fragiliser notre socle démocratique. Nommer, ce n’est pas dramatiser. C’est cesser de regarder ailleurs.

Pas seulement Internet : un projet politique

Le rapport insiste sur un point que l’on sous-estime : le masculinisme n’est pas un épiphénomène né des réseaux sociaux, c’est un mouvement social et politique. Il a ses idéologues, ses figures, et surtout ses circuits de financement. En s’appuyant sur les travaux du Haut Conseil à l’égalité, les sénatrices rappellent qu’environ 1,18 milliard de dollars ont été investis en cinq ans, en Europe, pour soutenir des mouvements dits anti-genre, dont plus de 165 millions pour la seule France, qui se classe au deuxième rang européen derrière la Hongrie. On est loin du garçon isolé devant son écran. On parle de stratégies, de réseaux, d’argent. Le canal, lui, est bien numérique : la manosphère, cet univers de forums, de chaînes et d’influenceurs, diffuse ses codes sur TikTok, Instagram et YouTube, là où se trouvent les plus jeunes. Et la mécanique est redoutable, parce qu’elle est rentable. Les influenceurs masculinistes monnayent des formations à la séduction ou au développement personnel viril, et les algorithmes de recommandation, conçus pour capter l’attention, enferment vite un adolescent curieux dans une boucle de contenus toujours plus radicaux. Des figures comme Andrew Tate y vendent une virilité de domination à des adolescents que le rapport décrit comme particulièrement vulnérables, parce qu’en pleine fragilité identitaire. Et lorsque ces discours rencontrent des trajectoires d’isolement, ils peuvent basculer dans la violence : un jeune homme a déjà été mis en examen par le Parquet national antiterroriste pour un projet d’attentat inspiré de l’idéologie incel. Ce n’est plus seulement une question de mots.

Le terreau était déjà là

Si ces discours prennent si bien, c’est qu’ils ne tombent pas sur une terre vierge. Le rapport, toujours à partir des données du Haut Conseil à l’égalité, rappelle un chiffre que je voudrais que chacun garde en tête : environ 17 % de la population française, soit près de dix millions de personnes, adhèrent à un sexisme dit hostile, c’est-à-dire une vision ouvertement dépréciative et agressive des femmes. Les deux tiers sont des hommes, mais un tiers sont des femmes. À cela s’ajoutent quelque douze millions et demi de personnes qui partagent un sexisme paternaliste, plus doux en apparence, qui prétend protéger les femmes pour mieux les tenir à l’écart du pouvoir. Les masculinistes n’inventent donc pas l’hostilité : ils l’amplifient. Ils prennent un fond de représentations déjà là, le systématisent, le radicalisent, et lui donnent une allure de revanche légitime. Le plus inquiétant, c’est l’effet sur les plus jeunes. Pour une part croissante d’adolescents, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est plus un horizon évident : elle devient une opinion parmi d’autres, que l’on pourrait discuter, relativiser, voire inverser au nom de la liberté d’expression. On entend des codes, des blagues, des manières de noter la « valeur » des filles, repris jusque dans les cours de récréation. C’est précisément ce glissement, cette banalisation lente, que le rapport veut enrayer.

La très vieille idée que tout cela réveille

Et c’est ici que je veux m’arrêter, parce que c’est le cœur du sujet. Sous la nouveauté des codes numériques, le masculinisme repose sur une idée extraordinairement ancienne : celle d’une différence naturelle entre les sexes qui justifierait leur hiérarchie. L’homme fort, rationnel, fait pour dominer ; la femme douce, émotive, faite pour suivre. L’anthropologue Mélanie Gourarier, citée par la délégation, définit le masculinisme comme tout groupe organisé autour de la défense de la cause des hommes, dans une rivalité assumée avec le féminisme. Ce qui le distingue d’un simple antiféminisme, c’est qu’il ne se contente pas de critiquer : il construit une identité positive, virile, et une plainte, celle d’hommes qui se diraient dépossédés. Mais ce qui le soude, par-delà ses chapelles, c’est cette conception essentialiste, naturaliste, de la différence des sexes. Or cette idée a un nom, et il vient de l’anthropologie. Françoise Héritier l’appelait la valence différentielle des sexes : ce système qui range, depuis des millénaires, la raison et l’universel du côté du masculin, l’émotion et le particulier du côté du féminin, et qui hiérarchise les deux. C’est exactement ce que le masculinisme réactive, en le rhabillant en victimes et en modernité. Le tour de force est là : présenter les anciens dominants comme les nouveaux opprimés, et la plus vieille hiérarchie du monde comme une rébellion. C’est le sujet même de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : montrer que cette hiérarchie n’a rien de naturel, qu’elle est construite, et que ce qui est construit peut être défait. Le masculinisme, lui, voudrait nous faire croire l’inverse : que l’inégalité est dans l’ordre des choses.

Réveiller les consciences, sans crier ni se résigner

Que faire de tout cela ? Le rapport trace des pistes que je trouve justes : former à l’esprit critique et au fonctionnement des algorithmes dès l’école, réguler les plateformes, créer une réponse pénale rapide pour les outrages sexistes en ligne, démonétiser les contenus de haine. J’y ajoute une conviction. Réveiller les consciences ne veut pas dire désigner tous les garçons comme des coupables. Les adolescents happés par la manosphère sont d’abord des cibles, manipulés dans un moment de fragilité par des gens qui monnayent leur mal-être. Les protéger, leur offrir d’autres modèles de force que la domination, fait partie du combat, et c’est même peut-être le cœur. Mais réveiller les consciences ne veut pas dire non plus minimiser, au prétexte qu’il serait excessif de s’alarmer. C’est tout le procès que l’on fait sans cesse à la vigilance des femmes : trop, toujours trop, toujours hystériques. Je refuse ce chantage. Ce qui se joue derrière ces réseaux, c’est un modèle de société, le choix de ce que nous amplifions. Et je ne crois pas que les plus brutaux doivent toujours gagner. C’est ce que décrit Giuliano da Empoli dans L’heure des prédateurs : la tentation de confondre la force avec la légitimité. On me trouvera peut-être alarmiste. La vraie naïveté serait de croire que ces idées s’éteindront seules. Nommer une injustice, ce n’est pas s’y résigner : c’est le premier geste pour la combattre. Le monde est injuste. Et alors, justement, faisons-en quelque chose.

« Le masculinisme n'invente rien. Il rhabille en victimes les anciens maîtres, et en modernité la plus vieille hiérarchie du monde. Le nommer, c'est déjà refuser de s'y résigner. »

Tania Gombert

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