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« Le Pays des autres » : Leïla Slimani, le métissage comme pays inconfortable

Femme de dos sur un seuil entre un patio marocain en zellige et un champ de ble europeen, metissage

Comment vit-on dans le pays des autres ? Avec Le Pays des autres (Gallimard, 2020), premier tome de sa trilogie, Leïla Slimani s’inspire de ses propres grands-parents : Mathilde, jeune Alsacienne, épouse Amine, soldat marocain de l’armée française, et le suit dans un Maroc encore colonisé. Une saga de l’entre-deux, du métissage et de la liberté des femmes.

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Analyse littéraire·6 min de lecture

Une saga née d'une histoire vraie

Le roman s’ouvre en 1944. Mathilde, une jeune Alsacienne, tombe amoureuse d’Amine Belhaj, un Marocain venu combattre pour la France. La guerre finie, elle quitte tout pour le suivre dans son pays, sur une terre ingrate de la région de Meknès qu’il rêve de transformer en ferme prospère. Slimani s’inspire ouvertement de ses propres grands-parents, et cette matière intime donne au récit sa densité. On n’est pas dans la fresque historique distante, mais au plus près des corps, des humiliations ordinaires, des espoirs déçus. La grande Histoire, la colonisation, la marche vers l’indépendance, passe par le quotidien d’une famille, ses repas, ses silences, ses disputes.

Le pays des autres, pour tout le monde

Le titre dit l’essentiel. Mathilde est une étrangère au Maroc, jugée, surveillée, jamais tout à fait acceptée. Mais Amine, lui, a été un étranger en France, bon pour mourir au combat, pas pour être traité en égal. Et leur fille Aïcha grandit entre deux mondes sans appartenir vraiment à aucun, trop française pour les Marocains, trop marocaine pour les Français. Personne, dans ce livre, n’est pleinement chez soi. C’est la grande lucidité de Slimani : le métissage n’y est pas un slogan harmonieux, c’est une condition inconfortable, faite de tiraillements et de loyautés impossibles. On habite toujours, un peu, le pays des autres.

La condition des femmes, des deux côtés

Slimani regarde les femmes avec une précision qui ne ménage personne. Mathilde, venue par amour, se retrouve isolée, dépendante, dépossédée de la liberté qu’elle croyait gagner. Les Marocaines autour d’elle vivent d’autres enfermements, d’autres règles, mais la mécanique est parente : le corps des femmes appartient aux autres, à la famille, à l’honneur, au regard. Le roman ne hiérarchise pas les oppressions, il les met côte à côte. Cette attention à ce que Françoise Héritier appelait la valence différentielle des sexes traverse tout le livre, par-delà les cultures.

L'héritage colonial, sans manichéisme

Le mérite rare du livre est de refuser le récit binaire. Slimani ne distribue ni les bons ni les méchants. Le colon peut être un homme blessé, le colonisé peut être dur avec les siens, la victime d’un côté peut être bourreau de l’autre. À mesure que monte la révolte nationaliste, chacun est sommé de choisir un camp, et le drame se noue précisément là, dans l’impossibilité de se situer pour ceux qui sont des deux bords. Cette complexité n’excuse rien de la violence coloniale, elle la rend plus lisible, plus humaine, donc plus dérangeante.

Pourquoi ce livre me parle

Je connais, à ma façon, ce sentiment d’habiter le pays des autres. C’est l’expérience même du métissage, cet entre-deux que je travaille depuis des années avec Cap Métissage : ne pas avoir à choisir une moitié contre l’autre, faire de l’inconfort une force. Le livre de Slimani dit aussi autre chose, qui rejoint mon essai Le monde est injuste, et alors ? : on naît dans une assignation, un pays, une couleur, un sexe, mais cette origine n’est pas une sentence. Le pays des autres peut devenir, à la longue, un pays à soi.

« On habite toujours, un peu, le pays des autres. Le métissage n'efface pas ce tiraillement : il apprend à en faire une force. »

Tania Gombert

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« Le Pays des autres » : Leïla Slimani, le métissage comme pays inconfortable