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« Le Jardin de l'ogre » : Leïla Slimani et le tabou du désir féminin

Silhouette de femme de dos pres d'une porte, jardin de roses rouges et ronces, double vie

Et si une femme était dévorée par son propre désir ? Dans Le Jardin de l’ogre (Gallimard, 2014), son premier roman, Leïla Slimani suit Adèle, journaliste parisienne, épouse et mère, addicte au sexe. Un livre qui dérange parce qu’il parle d’un désir féminin sans éloge ni morale.

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Analyse littéraire·6 min de lecture

Un premier roman qui dérange

Adèle a tout : un mari médecin, un enfant, un métier, un appartement parisien. Et une obsession qui ronge cette façade, le sexe, qu’elle cherche compulsivement, partout, au mépris du risque. Leïla Slimani signe là un premier roman tendu, clinique, sans complaisance. Elle ne raconte pas une libération joyeuse : elle décrit une dépendance. Le ton est froid, précis, presque chirurgical, et c’est ce qui rend le livre dérangeant. On n’est pas invité à juger Adèle, ni à l’admirer, seulement à la regarder, au plus près d’un vertige qu’elle ne maîtrise pas.

Le désir comme addiction, pas comme plaisir

Le malentendu serait de lire ce roman comme un éloge de la jouissance féminine. C’est l’inverse. Slimani décrit une addiction, avec sa mécanique de manque, de honte et de rechute. Adèle ne court pas après le plaisir, elle fuit un vide. Le sexe y est répétitif, triste, vide de tendresse. En déplacçant le désir féminin du registre du fantasme vers celui de la pathologie, l’autrice refuse les images attendues, la femme fatale comme la victime, et invente un personnage qui échappe aux cases.

Pourquoi ce personnage choque encore

Un homme rongé par une compulsion sexuelle, la littérature en regorge, et il passe pour un personnage tragique. Une femme, mère de surcroît, et le jugement tombe, plus dur, plus moral. C’est là que le livre touche un nerf. Il révèle le deux poids deux mesures qui pèse sur le corps des femmes : leur désir doit rester discret, contenu, au service du couple. Dès qu’il s’affirme pour lui-même, il inquiète. Adèle dérange parce qu’elle échappe au contrôle.

La façade et le gouffre

Le grand sujet du roman, au fond, c’est l’écart. L’écart entre la vie respectable que l’on montre et le chaos que l’on porte. Adèle mène une double vie non par goût du jeu, mais parce que les deux moitiés ne tiennent pas ensemble. Slimani décrit avec une justesse rare cette dissociation, la performance sociale d’un côté, le naufrage intime de l’autre. C’est une mécanique que beaucoup connaissent à bas bruit, bien au-delà de la question sexuelle : tenir un rôle pendant que quelque chose, dessous, se défait.

Ce que ce livre dit de la liberté

On pourrait croire qu’Adèle est libre, puisqu’elle transgresse. Elle ne l’est pas : elle est prisonnière d’un besoin. La vraie question que pose Slimani n’est pas morale, elle est politique : pourquoi le désir d’une femme reste-t-il un tel angle mort, à la fois fascinant et inavouable ? Cette interrogation rejoint le fil de mon essai Le monde est injuste, et alors ? : regarder en face ce que l’on préfère taire, parce que le silence, lui aussi, est une forme d’assignation.

« Le désir d'une femme reste l'un de nos derniers angles morts : fascinant tant qu'il se tait, inquiétant dès qu'il s'affirme. »

Tania Gombert

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« Le Jardin de l’ogre » : Leïla Slimani et le tabou du désir féminin