« Sexe et mensonges » : Leïla Slimani et la parole confisquée des femmes
Que disent les femmes quand on les écoute vraiment ? Dans Sexe et mensonges (Les Arènes, 2017), Leïla Slimani recueille la parole de Marocaines sur leur vie sexuelle. Un essai né de témoignages, qui démonte l’hypocrisie d’une société où le corps des femmes est à la fois surveillé et tu.
Un essai né de témoignages
Après ses romans, Leïla Slimani change de registre. À l’occasion de rencontres au Maroc, des femmes se confient à elle sur leur sexualité, leurs peurs, leurs stratégies, leurs silences. Elle en fait un essai-document, porté par ces voix. Le livre ne théorise pas d’en haut : il donne à entendre. Cette méthode est un parti pris politique : faire exister une parole que l’espace public confisque, et montrer que derrière le tabou, il y a des vies concrètes, des corps, des contraintes quotidiennes.
La loi, le corps et l'hypocrisie
Au Maroc, les relations sexuelles hors mariage sont pénalement réprimées. Slimani montre l’écart vertigineux entre la loi et les pratiques : tout le monde sait, personne ne dit. La virginité se simule, les avortements se cachent, les libertés se prennent en secret. Cette hypocrisie organisée a un coût, supporté surtout par les femmes, sommées d’incarner un honneur collectif. L’autrice ne caricature pas son pays : elle en décrit la tension, entre modernité revendiquée et morale héritée.
Le double standard
Le cœur du livre, c’est l’asymétrie. Ce qui est toléré, voire valorisé chez les hommes, l’expérience, la conquête, devient faute, danger, déshonneur chez les femmes. Ce deux poids deux mesures n’a rien d’une spécificité marocaine : il prend seulement, là, une forme légale et explicite. Slimani démontre que contrôler la sexualité des femmes, c’est contrôler les femmes tout court, leur autonomie, leurs déplacements, leur parole.
Parler, c'est déjà transgresser
Le silence n’est pas l’absence de problème, c’est l’un de ses ressorts. Tant que l’on se tait, l’ordre tient. En recueillant et en publiant ces voix, Slimani accomplit un geste de rupture : elle rend le tabou discutable. C’est une leçon que je retrouve dans mon travail avec Cap Métissage : nommer ce qui dérange est la première condition pour le faire bouger. Ce qui reste indicible reste intouchable.
L'universel sous le particulier
On aurait tort de lire ce livre comme un reportage exotique sur « les autres ». Le contrôle du corps des femmes, la double morale, le poids du regard : ces mécanismes traversent toutes les sociétés, sous des formes différentes. La force de Slimani est de partir d’un terrain précis, le Maroc, pour toucher quelque chose d’universel. C’est aussi ma conviction : c’est en regardant un cas concret, sans le surplomber, que l’on comprend le mieux ce qui nous concerne tous.
« Le silence n'est pas l'absence de problème : c'est l'un de ses ressorts. Nommer le tabou, c'est déjà le faire vaciller. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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