Qu'est-ce que l'humain ? Le propre de l'homme à l'épreuve des grands singes
Qu’est-ce qui distingue vraiment l’homme de l’animal ? L’outil, le langage, la culture, la guerre ? Dans Qu’est-ce que l’humain ? (Le Pommier, 2000), le paléoanthropologue Pascal Picq dialogue avec le philosophe Michel Serres et le neurobiologiste Jean-Didier Vincent. À trois voix, ils défont les frontières trop nettes et cherchent ailleurs le propre de l’homme.
Trois voix pour une question vertigineuse
Le dispositif du livre tient en une formule : « deux savants assez philosophes et un philosophe assez savant ». Picq apporte l’évolution et la paléoanthropologie, Jean-Didier Vincent les neurosciences et la biologie du vivant, Michel Serres la lecture philosophique. Leur objet commun : la vieille distinction entre nature et culture. Le format n’est pas celui d’un traité, mais d’un croisement de regards, accessible, qui prend au sérieux une question que l’on croit naïve et qui ne l’est pas : qu’est-ce qu’un être humain ?
Tous les « propres de l'homme » s'effritent
Le geste de Picq consiste à passer au crible les critères classiques de l’exception humaine. L’outil ? Les chimpanzés en fabriquent et en transmettent l’usage. La culture ? On observe chez eux des traditions de groupe qui varient d’une population à l’autre. La politique ? Des coalitions, des alliances, des rapports de force. La guerre, l’empathie, le rire, une sexualité tissée dans les liens sociaux ? Tout cela existe, sous des formes variées, chez nos cousins. Un à un, les marqueurs supposés exclusifs de l’humain se retrouvent ailleurs. La frontière nette entre l’homme et l’animal ne tient pas.
Nature et culture, une frontière poreuse
C’est le cœur de l’ouvrage : éclairer autrement la distinction entre nature et culture. Ce que nous appelons culture plonge ses racines dans notre histoire naturelle, le cerveau, le corps, l’évolution. Et notre nature elle-même est façonnée par la culture, les techniques, le langage, les normes. La dichotomie commode s’effrite. En faisant dialoguer l’évolution, le cerveau et la philosophie, les trois auteurs montrent que l’humain ne se laisse définir ni par la seule biologie, ni par la seule culture, mais par leur tissage continu.
L'homme, un être de récit
Si aucun trait isolé ne fait le propre de l’homme, où le chercher ? Picq propose une réponse élégante. Ce qui nous distingue n’est pas l’existence de telle ou telle capacité, largement partagée, mais leur mise en forme symbolique et narrative : la culture cumulative, le langage articulé, la transmission de récits, de mythes, de savoirs, de droits. L’être humain est un « être de récit ». Et le plus sûr indice de ce propre, ajoute-t-il, c’est peut-être la question elle-même : aucune autre espèce ne se demande ce qu’elle est.
Une question plus actuelle que jamais
Ce petit livre de l’an 2000 résonne étrangement aujourd’hui. À l’heure où des machines imitent notre langage et produisent des textes « presque humains », savoir ce qui nous est propre n’a rien d’une coquetterie de philosophe. Si notre spécificité tient à la réflexivité et au récit, alors c’est exactement ce qu’il nous faut cultiver face aux outils qui reproduisent le reste. Relire Qu’est-ce que l’humain ? aujourd’hui, c’est se donner une boussole : comprendre d’où nous venons pour décider ce que nous voulons rester.
« Le propre de l'homme tient moins à un trait qu'on posséderait seul qu'à ceci : se raconter, se demander ce que l'on est. À l'heure des machines, c'est la question qui nous reste. »
Tania GombertCes sujets résonnent avec les vôtres ? Échangeons.
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